LE BOVARYSME, UNE MODERNE PHILOSOPHIE DE L’ILLUSION

Georges Palante, suivi de La Pathologie du Bovarysme, Jules de Gaultier, postface de Dominique Depenne, Rivages Poche, 2008



Le Bovarysme a le vent en poupe, en ce moment. Et c’est tant mieux, car ce concept original vaut beaucoup plus que ce que le sens commun en a fait. Cette résurrection est d’autant plus appréciable qu’elle génère du même coup un regain d’intérêt pour deux auteurs qui, à des degrés différents, se sont intéressés de près au bovarysme : Jules de Gaultier et Georges Palante.
Jules de Gaultier, même s’il n’est pas à proprement parler l’inventeur du terme « bovarysme », est celui qui lui a donné ses lettres de noblesse, et qui l’a défini comme suit : « faculté départie à l’homme de se concevoir autrement qu’il n’est ». Dans un premier temps, en 1892, dans Le Bovarysme, la psychologie dans l’œuvre de Flaubert (Réédité en 2007 aux éditions du Sandre), Jules de Gaultier, insiste plutôt sur le caractère « pathologique » du bovarysme, et sur le fait que le destin tragique d’Emma Bovary s’explique essentiellement par le décalage trop important que la jeune femme a créé entre la réalité idéale qu’elle s’est inventée et sa réalité propre. Mais cette explication contient déjà, en soi, les germes de l’évolution du sens qu’il donnera par la suite au bovarysme, et notamment en 1902, dans un nouvel ouvrage: Le Bovarysme, essai sur le pouvoir d’imaginer (Réédité en 2006 aux Presses de l’Université Paris-Sorbonne). En effet, plus que le principe bovaryque en lui-même, c’est l’excès d’illusion qui semble avoir été préjudiciable à Emma Bovary. Et cet excès ne doit pas faire oublier que, non seulement la faculté de se concevoir autre qu’on est, est universelle, mais qu’avant même d’être un principe « pathologique », c’est un principe essentiel à la vie et à son évolution. Et pour Jules de Gaultier, cette idée est vrai aussi bien au niveau individuel, qu’au niveau social ou même qu’au niveau « métaphysique ». L’illusion est la base même de toute connaissance : connaître, c’est reconstruire pour un « moi » inaccessible un double d’une réalité qui lui restera toujours étrangère. Et c’est cette logique de reconstruction qui pousse les individus, mais aussi les nations, l’humanité, à sortir de l’immobilité pour aller perpétuellement de l’avant.
Georges Palante, pour sa part, s’est moins intéressé au bovarysme en tant que tel qu’à la manière dont Jules de Gaultier le pense et le décrit. Les deux hommes ont été amis. Ils ont rendu compte, à plusieurs reprises et en termes positifs, de leurs travaux respectifs, et Palante succède même à Jules de Gaultier, en 1911, au poste de chroniqueur philosophique pour le Mercure de France. En 1922, les deux penseurs se fâchent suite à une critique de Palante qui exprime dans une de ses chroniques, la déception que lui a causé le dernier livre de son ami (La Philosophie officielle et la Philosophie, Alcan, 1922). Et au cœur de cette fâcherie, on retrouve bien entendu le « Bovarysme » que Jules de Gaultier essaye, à tort selon Palante, de hisser au statut de « philosophie officielle ».
Palante a consacré plusieurs écrits au bovarysme et à Jules de Gaultier, écrits allant du plus élogieux (La Philosophie du Bovarysme, Jules de Gaultier, 1912), au plus critique (Le Bovarysme, un bluff philosophique, 1923). Le premier article de Palante sur le bovarysme, qui est repris dans la présente réédition (le Bovarysme, une moderne philosophie de l’illusion), date de 1903.
Dominique Depenne, dans sa très intéressante postface pointe clairement comment, dès le début, dans la manière dont les deux philosophes appréhendent l’idée de bovarysme, on trouve déjà en germe les différences qui entraîneront leur rupture. Ainsi, par exemple, à la lecture plutôt dualiste de Jules de Gaultier qui oppose, en quelque sorte, un « moi véritable » et inaccessible aux reconstructions bovaryque que l’on se fait de ce « moi », Palante défend plutôt l’hypothèse que ce clivage entre un « moi véritable » et un « moi illusoire » n’existe pas, et que chaque homme est en réalité constitué d’une multitude de petits « moi » qui ont plus ou moins conscience les uns des autres, et qui prennent le pouvoir en fonction des circonstances. Dominique Depenne signale une autre différence importante entre les deux hommes. En effet, Jules de Gaultier, bien qu’il ait très nettement redressé son point de vue au fil du temps, n’a jamais véritablement coupé avec une vision du bovarysme comme phénomène pathologique : même si le bovarysme est normal et inévitable, ses excès restent négatifs. Pour Palante, au contraire, le refus de la réalité, même s’il mène au tragique, est un acte de refus légitime, un devoir de résistance des individus confrontés aux violences et aux mensonges de la réalité sociale, économique etc.
En ces temps compliqués qui sont les nôtres, où les violences symboliques et les mensonges sociaux ont atteint de tels degrés de ruses que même les plus malins s’y laissent prendre, en ces temps paradoxaux où les utopies sont moribondes mais où les illusions sont reines, prendre un peu de temps pour relire tout ce que Georges Palante et Jules de Gaultier ont à nous dire sur le principe du bovarysme ne peut que nous être profitable.

Stéphane Beau
Amer n°2, mai 2008
POURQUOI

Pascale Arguedas, Editions Alphabet de l’espace, 2009


Après avoir consacré une énergie folle à défendre les livres des autres, Pascale Arguedas a enfin décidé de passer de l’autre côté du miroir, de reposer sa plume de « critique », et d’enfiler sa combinaison d’écrivaine. C’est ainsi qu’elle publie, ce mois-ci, aux éditions Alphabet de l’espace, une très élégante plaquette (de 16 pages) intitulée Pourquoi.

Pourquoi ?...

Pourquoi… si peu de pages, d’abord, monsieur l’éditeur ? D’accord, nous avons bien noté qu’il ne s’agit là que d’un apéritif et que le plat de résistance, un recueil d’entretiens réalisés par l’auteure avec quelques grands noms de la littérature contemporaine, verra le jour en 2010. Mais pour cette première livraison, nous nous en serions volontiers mis un peu plus sous la dent ! Car c’est du bon, et on en redemande !

Au travers d’une petite histoire toute simple, celle d’un enfant allant rendre visite à son grand-père, atteint par la maladie d’Alzheimer, Pascale Arguedas nous entraîne effectivement dans une réflexion d’une très grande profondeur sur la mémoire : sur celle qu’on perd, sur celle qu’on efface, sur celle qu’on s’invente ou sur celle qu’on idéalise ; sur cette mémoire avec laquelle on finit toujours par s’arranger, surtout lorsqu’elle dérange, aussi bien au niveau individuel que collectif.

Réflexion sur la mémoire donc, et par ricochet, bien sûr, sur l’oubli : oubli de soi, oubli des autres, de notre enfance, de nos espoirs perdus, de nos bonheurs enfuis ; mais aussi, et enfin, oubli de ces horreurs sans nom que les hommes commettent contre les hommes et qui, avec le temps perdent parfois leur dimension de « crimes » pour devenir de simples « pages d’histoire »…

Bref, de l'art de nous embarquer, en quelques paragraphes seulement, dans un tourbillon de réflexions qui peuvent nous occuper des heures et des heures.

Bon… c’est bien joli tout cela, monsieur le responsable des éditions de l’Alphabet de l’espace, mais maintenant, on attend la suite !

Stéphane Beau

Blog du Grognard, septembre 2009
LE TEMPS D’UNE CERISE, D’UNE SAISON DE MIMOSA

Pascal Pratz, Editions du Petit Pavé, 2008



En 2001, Juliette, quatre ans et demi, perdait son combat contre le cancer – peut-être devrais-je plutôt dire que c’est le cancer qui gagnait alors son combat contre la fureur de vivre déployée jusqu’au bout par la fillette. Ce sont ces longs mois de lutte pour la vie, de lutte contre la mort, ces alternances d’espoirs et de désespoirs que Pascal Pratz, son père, nous retrace dans Le Temps d’une cerise, d’une saison de mimosa.

J’avoue très honnêtement que ce livre m’a bouleversé comme jamais un livre ne m’avait bouleversé jusqu’à ce jour. Et pourtant, des livres, j’en ai lus un grand nombre. Cela apparaîtra peut-être ridicule aux yeux de certains : marque de sensiblerie excessive... C’est possible : mon plus jeune fils a exactement l’âge qu’avait Juliette au moment de son décès. Difficile d’éviter les interférences avec mes propres angoisses. Mais je ne pense pas que ce réflexe d’identification explique pleinement l’ampleur de mon trouble. D’autant que la mort m’est assez familière – j’ai même officié comme croquemort, quelques mois durant, il y a quelques années de cela. Idem pour les souffrances humaines, qui constituent le lot quotidien de mon activité professionnelle, et dont je pense pouvoir dire sans flagornerie que j’ai quasiment dû en faire le tour.

En réalité, si le livre de Pascal Pratz m’a à ce point déstabilisé, c’est aussi, je crois, par la qualité de son écriture. Comment peut-on écrire un aussi beau livre sur un si effroyable sujet ? Comment peut-on parvenir à trouver d’aussi justes mots pour décrire l’innommable. Pascal Pratz n’est jamais border line. Jamais, tout au long de son récit, son discours ne dérape. Jamais il n’est larmoyant, excessif ou vulgaire. Jamais inutilement « littéraire » non plus – il n’y a rien de plus détestable, sur un thème comme celui là, que ces auteurs qui paraissent n’écrire que pour mieux s’éblouir du spectacle de leur propre souffrance. Non, il nous parle doucement, d’une voix apaisée que l’on a presque l’impression d’entendre, comme s’il nous murmurait sa tristesse à l’oreille. Les pages défilent et nous ne parvenons même plus à savoir si nous pleurons sur les malheurs de la petite Juliette ou si, au contraire, nous sommes submergés par le flot d’amour dont elle a été l’objet jusqu’à son ultime seconde de vie.
Il ne s’agit pas ici de proposer une réelle « étude critique » du livre de Pascal Pratz. Le sujet est trop dramatique pour que l’on s’égare sur de telles voies (quand je pense que des imbéciles, sur un site de vente par correspondances, se sont offusqués de « l’égocentrisme » de l’auteur ! Il faut être un con fini pour se soucier sur un tel sujet, de l’égocentrisme éventuel de celui qui a tenu dans ses bras un enfant de quatre ans qui rendait son dernier soupir !) Egocentrique Pascal Pratz ? Peut-être. Je m’en fous. Si son égocentrisme l’a aidé à ne pas sombrer, alors je crie : « vive l’égocentrisme » ! Là n’est pas la question. Non, pour moi, la question, tout du moins celle qui a continué à frapper de façon récurrente aux portes de ma conscience les jours qui ont suivi ma lecture du livre de Pascal Pratz a été à la fois beaucoup plus fondamentale... et beaucoup plus dérisoire. Je m’interrogeais sur la raison d’être de la littérature, sur l’utilité de ces milliers de livres qui viennent tous les ans s’empiler sur les étals des libraires. Combien de ces livres ont-ils été écrits avec le sang, avec les larmes, avec les souffrances les plus intimes de leurs auteurs ? Combien de ces livres ont-ils une véritable raison d’être, ou, pour poser le problème en des termes différents, combien d’entre eux nous touchent-ils réellement, au plus profond de nous même ? Et quand je dis « nous touchent », je ne parle pas de ces petits frissons émotionnels ou intellectuels que nous ressentons régulièrement au gré de nos lectures. Je ne parle pas de ces livres au sortir desquels nous restons quelque temps le nez en l’air, vaguement songeurs, avant de sombrer à nouveau dans notre vie quotidienne. Non, je parle de ces livres dont la lecture nous fait mal, atrocement mal pas symboliquement, mais physiquement, dans notre chair ; de ces livres dont on sait qu’ils nous laisseront d’inguérissables séquelles, dont on se demande, à chaque fin de page, si on aura la force d’attaquer la suivante sans que notre corps ne se brise de douleur.
Personnellement, je n’avais encore jamais lu un tel livre. Je ne pensais même pas qu’il puisse en exister. Le Temps d’une cerise, d’une saison de mimosa m’a fait changer d’avis.
Stéphane Beau
Le Magazine des livres n°12, octobre 2008
AL

Agnès Clerc, Editions du Seuil, 2008

BOIRE

Fabienne Swiatly, Editions Ego comme X, 2008


Sentiments particulièrement confus, au sortir de Al, le dernier roman d’Agnès Clerc. L’auteure est attachante ; sa sensibilité est évidente, sa fragilité est touchante et l’on sent au fond d’elle une sincérité profonde et indéniable. Et pourtant, son livre sonne incroyablement faux ! On a l’impression, en se traînant au fil des pages, d’être tombé par mégarde dans un vieux téléfilm américain des années 1980, au milieu de punkettes de pacotille piochées dans les premiers clips de Madonna, ou dans quelque autre film cultissimement kitsch de l’époque (du genre La Lune dans le caniveau ou autre grand nanar du même acabit). Je sais bien que les années 1980 reviennent à la mode, mais ce n’est pas une raison pour n’en garder que le pire travers : le goût immodéré du toc, de l’artifice, du sur joué. Prenons l’exemple du style d’Agnès Clerc, ce style très travaillé, ciselé, léché et tellement construit qu’il en a perdu presque toute vie. Certes, d’un point de vue purement branchouille, il faut bien admettre que c’est un « putain de style » qui sent bon l’écrivain qui sait qu’il est écrivain et qui a bien envie que personne ne l’oublie : la langue est brassée dans tous les sens, les phrases sont disloquées, les néologismes se mêlent aux anglicismes... Pourquoi pas ? me direz-vous : certaines écritures désarticulées ne manquent pas de charme... C’est exact, seulement ce n’est pas une recette miracle. Et en l’occurrence, dans Al, le miracle n’opère pas. La langue trafiquée d’Agnès Clerc n’apporte rien à l’histoire qu’elle nous narre. Ou, à la limite, si : elle en accentue le ridicule – mais je doute que ce dernier effet soit volontaire de la part de l’auteure.
Le portrait qu’elle nous dessine de cette jeune femme à la dérive, l’héroïne du livre, de son combat pour l’absolu, de son cheminement avec l’alcool, tout cela aurait pu être touchant; aurait « dû » être touchant. D’où ma frustration de lecteur en constatant que jamais, finalement, Agnès Clerc ne laisse réellement la parole à cette femme qui a sans doute tant de choses à nous dire, préférant l’enfermer dans un univers de poses et de faux semblants, dans un décor convenu et sans âme.
Et puis il y a l’alcool, l’autre héros du livre, l’alcool qui, réduit à ses deux premières lettres « Al » se personnalise, devient un compagnon de route à part entière. Et là encore, difficile de ne pas s’agacer en lisant la prose d’Agnès Clerc. Je sais bien que l’alcool est le paradis du mensonge, de l’artifice, du maquillage, de l’art de l’esquive, que la vie du buveur n’est qu’un jeu de dupe avec soi-même, avec les autres, un jeu de masques que l’on change à chaque fois que l’étau se resserre, que la façade se fissure et que les doigts accusateurs se multiplient. Il y avait là une belle opportunité de dresser un puissant parallèle entre ces courses en avant mensongères qui constituent aussi bien le quotidien du buveur que celui de l’écrivain. Mais cela aurait nécessité un détour par un second degré qui manque hélas cruellement dans le livre : Agnès Clerc a préféré s’en tenir aux clichés les plus éculés sur l’alcool qui, de Baudelaire à Bukowski, nous chantent les louanges d’un alcoolisme élitaire, partenaire obligé des plus grands génies perpétuellement en lutte contre leurs démons intérieurs. Seulement, l’alcool n’a rien à voir avec le génie. Certains grands auteurs ont été alcooliques, c’est exact; certains alcooliques essayent également de donner à leur addiction une dimension « esthétique » : le résultat est généralement des plus pathétiques.

En fait, si vous voulez lire un vrai bon livre sur l’alcool, oubliez Al et plongez vous plutôt dans Boire de Fabienne Swiatly, autre nouveauté de la rentrée littéraire qui bénéficiera d’une médiatisation probablement bien plus modeste. Boire est aux antipodes de Al. Dans les deux cas, pourtant, l’héroïne est une femme ; dans les deux cas on boit sec, on souffre, on tombe, on saigne parfois, on vomit beaucoup – et oui, c’est aussi ça la réalité de l’alcool ! Mais contrairement à Agnès Clerc, Fabienne Swiatly nous brosse un tableau sans fard, sans chichis, de la manière dont l’alcool parvient à s’infiltrer dans une vie et à en prendre possession. Son héroïne est une femme ordinaire qui déroule devant nous, dans un style impeccablement dépouillé, les étapes de sa vie de buveuse.
Fabienne Swiatly sait éviter avec une grande intelligence tous les écueils du genre : son livre n’est jamais racoleur, jamais larmoyant. Son discours est chargé de violence, de souffrance, de désespoir, mais il est en même temps empreint d’une très grande pudeur et d’un très grand respect pour l’humain, quel qu’il soit et quelles que soient ses faiblesses. L’alcool dont elle nous parle n’est pas ce personnage mystérieux et troublant, cette espèce de prince noir au sourire dangereusement séduisant qui hante les pages du roman d’Agnès Clerc. Non, l’alcool est tout simplement une saloperie qui transforme la vie du buveur en combat quotidien : un combat sans gloire qui se mène souvent dans l’ombre et qui se gagne difficilement.
Pourtant, même si l’héroïne de Boire est une femme parfaitement ordinaire, issue d’une famille ouvrière, et si son parcours ressemble sans doute à celui de dizaines de milliers d’autres (tout le monde n’a pas la chance de promener son alcoolisme d’artiste un peu partout dans le monde), elle n’en est pas moins, au final, une femme beaucoup plus originale, lucide, et attachante que l’héroïne de Al, qui ne parvient jamais à se dépêtrer des clichés et des stéréotypes mondains dans lesquels elle est emprisonnée.
Stéphane Beau
Le Magazine des livres n°12, octobre 2008
LA FACULTE DES CHOSES

Denis Grozdanovitch, Editions Le Castor astral, 2008


Tiens, Denis Grozdanovitch s’offre une parenthèse poétique ? Après tout, il a bien le droit de faire une petite pause... » Telle fut, je l’avoue, ma première – et ô combien vile – pensée en parcourant à la hâte les pages de La Faculté des choses. Grossière erreur d’appréciation qui s’écroulera d’elle-même, quelques secondes plus tard, dès ma lecture des premières strophes du recueil.
Non : La Faculté des choses ne constitue pas une « parenthèse » dans le parcours de Denis Grozdanovitch, car ce n’est en aucun cas un de ces petits volumes contingents et anecdotiques qui, s’intercalant entre les ouvrages majeurs des grands auteurs, viennent d’une certaine manière « gonfler » leurs bibliographies. Bien au contraire: Denis Grozdanovitch nous offre là un livre à part entière, un très grand livre, peut-être même, à mon sens, l’un de ses meilleurs.
Les thèmes abordés par l’auteur n’ont certes rien d’originaux : ils ont été brassés et re-brassés des milliers de fois par des générations de poètes : la nostalgie de l’enfance, le temps qui s’enfuit, les saisons qui défilent, la mort qui guette... Mais c’est là tout le mérite de Denis Grozdanovitch que de parvenir à tirer une fois de plus de cette thématique quelque peu éculée des pépites inédites et des impressions nouvelles. Ce qui surprend le plus, peut-être, c’est l’incroyable sagesse qui émane des pages de La Faculté des choses. On connaissait le Denis Grozdanovitch espiègle, joueur – aimant aussi bien jouer avec les mots qu’il couche sur le papier qu’avec les lecteurs qu’il devine. On le découvre là, « observateur mélancolique », comme il se définit lui-même, presque sans fard, sans esbroufes ni effets de manches superflus, trouvant tout naturellement sa place entre sincérité et pudeur, profondeur et retenue, nostalgie et espoir, fragilité et sécurité (bon nombre de poèmes jouent d’ailleurs sur cette opposition entre l’intérieur douillet, chaleureux mais sans surprises et l’extérieur humide, froid, à la fois inquiétant et terriblement prometteur). Parmi les thèmes qui dominent, au fil de ces vers qui s’écoulent avec une limpidité exemplaire, on retrouve bien sûr ce questionnement sur le rapport entre la réalité et l’illusion qui est cher à l’auteur, et sur la nature de ces rares et fugaces instants où l’on se sent en phase, en communion avec le monde qui nous entoure : sur ces moments, entre le sommeil et l’éveil, où les choses qui nous environnent n’ont pas encore retrouvé leur pleine stabilité et s’imposent à nous dans toute leur étrangeté ; sur ces instants si rares où, en un éclair, tout nous apparaît mystérieusement en place. « Et ce fut tout à fait comme si pour un bref instant / s’inscrivait avec une grâce désuète dans l’azur / le blason héraldique d’un ancien monde déchu. » « Sans doute touchons nous là par ces nuits fatidiques / au ressort secret / qui actionne la fameuse Roue du monde. » Mais cette communion avec les choses ne peut se faire qu’au prix d’un détachement, à la fois doux et douloureux, ne peut se réaliser que par le biais d’une extraction de nous-mêmes qui fait de nous des spectateurs condamnés à assister, impuissants, au propre spectacle de notre vie : « J’ai soudain l’impression comme dans une toile de Chagall / que ma pauvre existence de ce soir / tournoie mélancoliquement sur elle-même en plein ciel / au rythme lancinant de l’obsédante rumeur urbaine. »
Bref, beaucoup d’humanité et de tendresse dans ce livre de Denis Grozdanovitch qui porte sur la grandeur et sur l’absurdité de la vie de l’homme un regard à la fois sans concession et pourtant chargé d’une infinie douceur.
Stéphane Beau
Le Magazine des livres n°12, octobre 2008
L’HUMANITE SANS SEPULTURE

Louis Mandler, Editions Sulliver, 2008


Un cri. Un long cri de rage, de haine, de dégoût, de désespoir de douleur ; c’est ce que nous propose Louis Mandler avec son Humanité sans sépulture. Quatre-vingt-douze pages durant, c’est un déferlement de fiel, un feu d’artifice de foutre et de merde, un jaillissement toujours renouvelé de purulences et de suintements, une avalanche de sang et de larme. Les mots se bousculent, s’emballent, s’empalent : plus ils sont tordus, plus ils raclent la gorge et blessent les lèvres, plus ils sont les bienvenus sous la plume de Mandler.
Comme toujours lorsqu’on navigue dans les confins troublants de la littérature, on est tenté de rechercher quelques attaches à ce curieux ovni, quelques ancêtres à cet étrange auteur. Pas sûr pourtant que le bougre – qui ne porte pas les « critiques » dans son cœur – ne jauge l’exercice d’un bon œil. Risquons-nous-y, pourtant
C’est ainsi que, par exemple, certains passages nous font songer à Laforgue, à son style exclamatif et à son goût des néologismes : « Art ! pub ! libérallalisme, totallaritarisme ! la grande adéquation ! Plénier. Orgasme ! » On ne peut pas ne pas penser non plus à Lautréamont et à ses Chants de Maldoror, ou à quelques illustres râleurs des temps passés, tels Emile Pouget ou Alfred Jarry. Ou enfin, plus proche de nous, à cette magnifique auteure, Anne-Lou Steininger, qui nous avait subjugués, il y a quelques années de cela, avec sa Maladie d’être mouche.
Sur cette question spécifique de la filiation, Louis Mandler nous donne en fait lui-même quelques indices. Au fil des pages, quelques noms émergent celui de René Riesel par exemple celui de Tristan Tzara. Celui de Léon Bloy aussi l’éternel colérique, l’entrepreneur en démolition, brandisseur de pals, dont une longue citation ouvre l’Humanité sans sépulture.
Le livre de Mandler recèle bien quelques faiblesses : difficile de tenir le rythme endiablé du verbe sur toute la longueur du livre, de maintenir l’invective en tension perpétuelle, la hargne intacte. Mais les quelques rares passages un peu moins convaincants passent, presque inaperçus tant la sincérité de l’auteur est attachante. Sa souffrance face à l’absurdité du monde, face à l’injustice, face à la cruauté, face à la bassesse des puissants et la bêtise de ceux qui rampent à leurs pieds, est telle qu’on se laisse emporter par le flot de ses mots, par la pertinence de ses phrases dont certaines s’échappent du texte, comme des bulles de savon : « La Freebox est l’image suprême de votre monde : la liberté en boite !... » ; « Petits drôles ! Votre sensibilité n’est qu’un programme enregistré très tôt et qui s’exécute automatiquement lorsqu’il rencontre un mot-clef... Misérable état d’insensibles automatisés... » ; « Où vivent les simples et les candides ?... Je veux vivre avec les hommes et les femmes qui sourient encore comme des enfants... » ; et cette dernière qui résume tout, peut-être : « Si la misère ça suffit pas pour soulever le peuple, les exactions des tyrans, les grandes catastrophes militaires, alors quoi ? Rien que le pognon ?... »
Au final, Mandler nous offre là un très beau livre, un SOS, un appel de détresse d’autant plus poignant, d’autant plus tragique qu’on sait déjà que la minorité de ceux qui seront en mesure de l’entendre et de le comprendre ne compteront jamais parmi ceux qui pourront avoir, un jour, une quelconque emprise sur la marche du monde.
Peu importe, le cri est poussé: malheur à ceux qui ne l’entendront pas !
Stéphane Beau
Le Magazine des livres n°11, juillet 2008
UN CHASSEUR DE LIONS

Olivier Rolin, Le Seuil, 2008


Un Chasseur de lions d’Olivier Rolin est un des succès de cette rentrée littéraire. Et comme je suis par nature assez allergique aux mouvements de foule j’avais tout aussi naturellement fait l’impasse sur ce livre. Mais comme le Seuil en a adressé un exemplaire au Grognard dans le cadre du Service de Presse, j’ai donc pris, en bon élève, le temps de le lire.

L’histoire ? Celle d’un aventurier français, Pertuiset, (chasseur de lion, trafiquant d’armes, et ami de Manet, curieuse synthèse entre Tintin et Tartarin) dont Olivier Rolin a découvert l’existence grâce à un livre acheté vingt-cinq ans plus tôt, en Patagonie nous dit-il. Depuis, il a toujours gardé dans un coin de sa mémoire de romancier le souvenir de ce drôle de bonhomme, et il a choisi de nous en narrer aujourd'hui les mésaventures.

Le principal intérêt du livre de Rolin est qu’il nous offre une agréable balade en plein 19e siècle, notamment dans le Paris de la Commune, dans des salons ou dans des ateliers où l’on croise Charles Cros, Mallarmé, Verlaine, Catulle Mendès, Villiers de L’Isle Adam et plein d’autres noms dont l’évocation ne peut bien sûr pas laisser indifférents les nostalgiques de ces temps mythiques – dont je suis.

Mais hélas, cela ne suffit pas pour faire du Chasseur de lions un grand livre. L’ensemble manque de volume, de puissance, de fougue. On imagine sans peine la fresque – on dirait aujourd’hui la « saga » – qui aurait pu être tirée de cette histoire qui nous entraîne un peu partout dans le monde, en France, en Algérie, au Pérou, en Patagonie, et qui fourmille de personnalités étonnantes que Rolin ne prend jamais la peine de fignoler. Car voilà, les chapitres s’enchaînent trop vite, toujours trop étriqués. Les personnages manquent d’épaisseur, de psychologie et les descriptions sont la plupart du temps réduites à leurs portions congrues – quand elles ne se limitent pas tout bêtement à des inventaires.

Le plus affligeant est le sentiment qui nous reste, une fois le livre refermé : qu’en retiendrons-nous ? Rien ! L’ensemble est froid et n’invite ni à la réflexion, ni à l’émotion, ni à la rêverie. Et l’on demeure à la fin avec cette ultime question, qui reste irrésolue : pourquoi Olivier Rolin a-t-il pris la peine d’écrire un tel livre ? Sans doute parce qu’il est écrivain et que c’est son métier d’écrire des livres, comme c’est celui du maçon de monter des murs ou celui du boulanger de faire cuire du pain…

Stéphane Beau
Blog du Grognard, août 2008
RENOUVELER LA DEMOCRATIE, ELOGE DU SENS COMMUN

Raymond Boudon, Editions Odile Jacob, 2006


Raymond Boudon en a assez de ce monde qui s’en va à vau l’eau, de ces valeurs qui ne sont plus ce qu’elles étaient et que des intellectuels mal intentionnés, soutenus par des médias peu scrupuleux, s’acharnent à réduire en charpies. Son dernier livre Renouveler la démocratie, Éloge du sens commun, est un cri d’alerte, une mise en garde enflammée contre le relativisme ambiant et contre ses promoteurs.

Boudon part d’un constat qui lui semble évident : le relativisme est en passe de devenir l’idéologie dominante. A l’origine de cette évolution, trois grands coupables : Nietzsche, Marx et Freud, les « maîtres du soupçons ». A ce triumvirat destructeur Boudon oppose ses propres champions : Tocqueville, Weber et Durkheim.

Je vais être honnête, le livre de Boudon m’a laissé sur ma faim. Les raisonnements qu’il développe sont souvent approximatifs. Ils reposent sur des argumentations parfois trop succinctes et laissent apparaître nombre de contradictions désagréables. Et c’est dommage car le principe fondamental de sa démarche, qui consiste à redonner à l’individu toute sa dignité (notamment dans le champ sociologique où cette dignité est généralement mise à mal) est à mes yeux tout à fait louable. Un penseur qui estime que « seuls les individus humains peuvent être le siège d’intentions, d’actions, de décisions ou de croyances » et qui précise : « je nie […] que l’on puisse et qu’on doive par principe analyser les idées, les croyances, etc., des sujets sociaux exclusivement comme les effets de forces qui s’imposeraient à eux comme les forces gravitationnelles s’imposent aux objets physiques » ne peut pas être complètement mauvais !

Seulement voilà, Raymond Boudon s’est laissé gagner par la haine et la rancœur et la rigueur intellectuelle de son discours s’en ressent.

Son credo ? La société actuelle est corrompue par le relativisme ambiant. Ce relativisme est relayé par les intellectuels, les médias et les hommes politiques qui, pour des raisons diverses (facilité, calcul, bêtise) ont tout intérêt à diffuser l’idée que rien n’est vrai et que tout se vaut. Contre ce bloc décadent, aux idées souillées par des réminiscences marxistes, freudiennes et nietzschéennes, Boudon dresse le « sens commun », c'est-à-dire le « bon sens » populaire, et chante les louanges d’un bien hypothétique « spectateur impartial ».

Le problème c’est que, tellement pressé de distribuer les bons et les mauvais points, Raymond Boudon mélange tout et tiraille la réalité dans tous les sens, jusqu’à lui faire dire tout et son contraire.

Prenons par exemple cette opposition entre le « sens commun » et les idées des « élites » qui représente un des arguments récurrents de Boudon qui nous invite clairement à « ne pas confondre l’opinion des intellectuels et des médias avec l’opinion tout court ». La question de l’opposition masse/élite est tout à fait intéressante et mériterait certainement d’être réétudiée aujourd’hui sans langue de bois et sans parti pris. Mais là, comment suivre l’auteur dans ses raisonnements ? Comment expliquer qu’un « peuple » si clairvoyant, doté d’un « sens commun » si fin puisse continuer à confier à des médias, à des intellectuels et à des hommes politiques aussi incompétents et aux idées aussi fausses des responsabilités et des missions si importantes ? Et ces représentants des élites, d’où sortent-ils ? Ne sont-ce pas, eux aussi, des humains, avec des bras, des jambes une tête, une famille, des joies, des peines… Pourquoi n’auraient-ils pas accès au « sens commun » ? Question angoissante : à partir de quand devient-on un « intellectuel » ou un « homme politique » ou un « représentant des médias » ? Suffit-il d’avoir le bac ? D’écrire quelques articles dans quelques revues ? De militer dans un parti ou d’être affilié à un syndicat ? Où se situe le curseur qui nous exclut du « sens commun » ?

De deux choses l’une : soit le « bon sens commun » existe et il doit normalement être partagé par tous (intellectuels, artistes, journalistes hommes politiques inclus), soit il n’existe pas et, de ce fait, il ne peut pas plus être l’apanage d’un parti que celui d’un autre. Boudon lui-même est assez ambigu sur ce point. Un coup il dénonce la rupture entre le monde scientifique et celui du « sens commun » et un coup il précise qu’il est persuadé que la « science [est] un prolongement du sens commun »… Comprenne qui pourra !

Sur la question du relativisme, Boudon n’est, hélas, guère plus précis. Au lieu de s’appliquer à nous proposer une analyse détaillée et circonstanciée de la question, il se contente la plupart du temps de rassembler sous cette étiquette négative (selon lui) tout ce qui, dans la société, n’a pas l’heur de lui plaire. Le marxisme est encore trop présent dans la pensée contemporaine ? La faute au relativisme. Le libéralisme est mal compris ? Coupable : le relativisme. Les principes universels ont du plomb dans l’aile ? Le relativisme, encore.

En fait, Boudon ne supporte pas – et on peut le comprendre car l’idée est assez effrayante – que la marche du monde n’ait finalement pas de sens, que les notions de vrai et de faux, de Bien et de Mal ne soient en réalité que des constructions humaines dont les contours n’ont rien de précis ni de définitif. Il veut se raccrocher à la vision téléologique très positiviste d’un monde qui évolue vers le mieux, vers toujours plus de démocratie, toujours plus de respect des droits de l’homme, toujours plus de liberté… Il a besoin de cela pour garder espoir, tout comme il a besoin de trouver des coupables pour justifier son point de vue. Hélas, ce n’est pas la faute des Nietzsche, Marx ou Freud si le monde est tel qu’il est. Ils n’ont fait que mettre le doigt là où cela faisait mal. Oui, la réalité est absurde. Oui, tout est relatif… Mais cela ne veut pas dire que tout se vaut. Cela ne veut pas dire qu’aucune morale n’est possible, qu’aucune valeur ne puisse être posée et respectée. Le relativisme n’est pas une « idéologie », c’est une « réalité ». Face à cette réalité, deux positions sont possibles : soit on la regarde en face, on l’assume et on s’efforce d’organiser les conditions d’une vie néanmoins acceptable, soit on la rejette et on continue à prendre des vessies pour des lanternes, à s’éblouir d’idéologies fumeuses et d’illusions rassurantes qui ne demandent qu’à se muer en croyances collectives et en intégrismes divers. On ne peut que déplorer que Boudon, l’individualiste, opte pour cette seconde solution.

Stéphane Beau

Le Grognard n°1, mars 2007
UNE PURETE SANS NOM

Laurent Dingli, Flammarion, 2006


Rien à faire. Impossible de ne pas se laisser aller au jeu des comparaisons entre le roman de Laurent Dingli, Une Pureté sans nom et celui de Jonathan Littell, Les Bienveillantes, paru quelques mois plus tôt. Je me doute que ce genre d’exercice doit agacer prodigieusement Dingli qui, au-delà même de toutes les considérations sur la qualité de son travail, se heurte forcément à cette cruelle réalité : il n’est arrivé qu’en deuxième position sur les étals des libraires. Certes, la tornade Littell, et ses dizaines de milliers de volumes vendus, a très certainement eu, par ricochet, des effets largement positifs sur les ventes d’Une Pureté sans nom, mais je suis prêt à parier que Dingli aurait tout autant aimé vendre quelques centaines d’exemplaires de moins et pouvoir se targuer d’avoir eu le mérite de l’originalité.

D’autant plus que certains points de ressemblance entre les deux romans sont troublants, même s’il est évident que la question du plagiat ne se pose pas.

Le prénom du héros, déjà : Max, dans les deux cas ; le principe de la confession écrite d’un allemand confronté au nazisme ; le niveau culturel des deux Max (docteur en droit pour celui de Littell et en médecine pour celui de Dingli ; leurs relations compliquées avec leurs mères respectives qui en font, d’une certaine manière, des handicapés du sentiment (handicap bien plus fortement marqué pour le protagoniste des Bienveillantes, je le concède volontiers) ; l’ambivalence sexuelle (même si elle n’est qu’effleurée chez Dingli), le départ en catastrophe de l’enfer de Stalingrad...

Pourtant, malgré toutes ces ressemblances, force est de constater que c’est un véritable fossé qui sépare les deux livres et pas seulement parce que les profils psychologiques des deux Max sont très éloignés ou parce que la période de référence choisie par les deux auteurs diffère notablement (1914-1950 pour Dingli et 1941-1945 pour Littell). Non, la différence est ailleurs.

Alors que Littell, avec une force inouïe, nous assène une fresque apocalyptique, parfois insoutenable, Dingli nous propose une histoire beaucoup plus classique, dans un style très littéraire, très académique. Le narrateur ne se départit jamais de son petit ton moralisateur, ponctué d’innombrables « vois-tu, mon fils ». Il nous dépeint un portrait de l’Allemagne non dénué d’intérêt d’un point de vue historique, mais qui manque hélas d’entrain, de fougue, d’allant.

La période qui s’étend de 1918 à 1933 a été une période de folie, une époque incroyable où tout était possible, où tout était pensable, le meilleur comme le pire. Les idées les plus modernes se mêlaient aux idéologies les plus rétrogrades ; on pouvait être impérialiste le matin, communiste l’après midi et se coucher membre du NSDAP. C’était un temps où l’espoir le plus fou côtoyait l’horreur la plus froide. Et sur tout cela, sur ce monde en ébullition, le héros du livre promène inlassablement, désespérément, son regard de petit bourgeois, aplatissant tout, ramenant tout au même niveau.

Jusqu’au chaos final, qui même s’il oblige enfin Dingli à se débarrasser en partie de son joli style fleuri, ne parvient pas à faire oublier la mollesse des 500 premières pages.

On a reproché à Littell son style (voire son « non-style »), sa froideur, ses descriptions interminables, sans concessions. Seulement, ce type de style colle au sujet : il est implacable, sans état d’âme, neutre. On ne parle pas de l’holocauste comme on raconte une histoire d’amour ou une petite comédie contemporaine. Le style de Dingli est trop léger pour le sujet qu’il a choisi, d’où la perpétuelle sensation de décalage qui nous étreint tout au long de la lecture. Car que retient on, au fond, de ce livre ? Que ce brave Max est un peu compliqué en amour (même si, finalement, tout fini bien avec sa gentille Zarah), que ses idées politiques ne sont pas trop bien arrêtées, qu’il a été choqué par les crimes nazis mais que bon, voilà, c’était comme ça, il fallait bien suivre le mouvement… Oui… Est-ce là la morale de l’histoire ? Qu’il suffit de reconnaître que l’on n’a pas été parfait mais que le monde environnant n’était pas facile non plus ? Pourquoi pas… Pour ma part, je considère que c’est un peu léger. Laurent Dingli estime que son livre permet de mieux cerner « la part de responsabilité et de libre arbitre de l’individu face aux errances collectives[1] »… Tout au plus permet-il, selon moi, de rappeler que les notions de « responsabilité » et de « libre arbitre » ne sont que de vagues idéaux dont on se pare de préférence lorsqu’il n’est pas trop risqué de le faire…

Ce livre plaira sans doute à tous ceux que Les Bienveillantes ont rebutés. Il a le mérite d’être beaucoup plus lisse. Les gentils sont gentils et reconnaissent gentiment leurs erreurs, les méchants sont méchants, l’amour triomphe toujours et le petit Karl, ce fameux fils auquel Max s’adresse tout au long de son livre, finit par aimer son père. Bref, tout finit pour le mieux dans le meilleur des mondes cruels…

Stéphane Beau

Le Grognard n°1, mars 2007


[1] In Le Magazine des livres, n°2 Février/Mars 2007.

LES CONTES DES JOURS VOLES

Anne Lou Steininger, Editions Bernard Campiche, 2005



Je lis, comme beaucoup, des dizaines et des dizaines de livres par an. Sur cette masse d’ouvrages, combien me touchent réellement ? Combien laissent en moi une marque réellement indélébile ? De combien puis-je dire qu’ils ont découpé ma vie en deux temps : le temps d’avant leur lecture et celui d’après ? Peut-être un par an, voire deux, les années fastes…

La découverte de La Maladie d’être mouche, le premier livre d’Anne Lou Steininger, publié en 1996 chez Gallimard a été pour moi un choc. Il y avait bien longtemps que je ne m’étais à ce point perdu dans un livre, abandonné au flux des mots ; expérience presque mystique, impression de chute dans le temps et dans l’espace. Quels livres, avant celui-ci m’avaient laissé une telle impression d’absolu ? Les Chants de Maldoror peut-être, ou Les Falaises de Marbre de Jünger.

La Maladie d’être mouche est un chant, un vaste poème, une ode à la mort, à l’horreur, à la cruauté. Anne Lou Steininger ne prend pas de gants. Elle fouille dans les entrailles, les âmes, dans les profondeurs les plus abjectes de la nature humaine. Et pourtant son chant n’a rien de désespérant. On sent au fond d’elle, malgré l’incroyable dureté de sa plume, une telle réserve de tendresse, une telle profusion de chaleur que l’on se surprend à sourire avec elle de l’absurdité de la comédie humaine.

Les livres d’Anne Lou Steininger se situent bien au-delà de la littérature. Ce sont des lambeaux de sa chair, des parts d’elle-même qu’elle offre en pâture au lecteur. Cela explique sans doute qu’elle publie peu.

Après La Maladie d’être mouche, en effet, elle disparaît des étals des libraires pendant presque dix ans. Il faut attendre 2004 pour que les éditions d’En Bas fassent paraître Le Destin des viandes, pièce de théâtre surréaliste qui met en scène l’Embaucheur, espèce de vieux philosophe cynique et désabusé qui, dans ses écrits, remplace systématiquement le mot Homme par celui de Cochon. Dans la pièce, il s’occupe d’un abattoir où les hommes dégoûtés de la vie viennent vendre leur corps au prix du poids de leur viande, seule valeur qui leur reste au final.

Soutenue par la Fondation Sandoz, Anne Lou Steininger nous revient aujourd’hui avec un nouveau volume : Les Contes des jours volés. On y retrouve toutes ses obsessions habituelles, même si l’ensemble apparaît un peu moins apocalyptique. Anne Lou Steininger s’est apaisée. Elle semble avoir atteint un degré supérieur de sagesse. Non pas que ses contes soient édulcorés. La violence est toujours là, tapie derrière chaque page. L’absurdité de l’homme et de la destinée humaine éclate à chaque ligne, mais l’humour, l’amour, la tendresse et l’humanité ne s’aplatissent plus derrière l’atroce réalité. Ces nobles sentiments osent maintenant rivaliser avec l’horreur.

Le personnage principal des Contes des jours volés, c’est le temps, décliné sous toutes ses formes : temps multiples ou parallèles, temps inversés, figés, accélérés… Les protagonistes de ces multiples scénettes – qui tiennent autant du poème en prose que du conte proprement dit – font de leur mieux pour redonner du sens au monde absurde qui les entoure. Peine perdue : l’univers, autour d’eux, ne tient pas en place, les objets changent de forme, aucune logique ne résiste, comme dans les rêves. Tout est fluide, insaisissable. Ce n’est pas par hasard, d’ailleurs, que l’élément liquide (eau de mer, de pluie, fleuve, lac…) revient de manière lancinante dans un bon tiers des contes.

Mais le plus important dans les livres d’Anne Lou Steininger, ce n’est pas tant les histoires qu’ils nous racontent que la langue qu’ils nous parlent. On lit ses mots comme on écoute le vent ou le bruissement des vagues le long d’une plage. Aucune esbroufe de sa part, nul souci de nous en mettre plein la vue. Celle qui se définit elle-même comme « peintre en dérision » n’a qu’un but : « Raconter des histoires pour ébranler l’être de certitude, l’ange qui est en nous, en lui laissant entrevoir la complexité et la fragile beauté des choses humaines – pour nous faire aimer ce que nous sommes. Pour endormir les enfants et réveiller les grands ».

Ses phrases tombent comme des couperets. Je n’en relève ici que quelques-unes : « Je n’éprouvais plus qu’une sale lassitude : Créer ne me semblait plus être un geste innocent – pas plus que de donner la mort. » (Ars Nascendi) ; « Suis-je de ceux qui tremblent ? ou de ceux qui ont peur ? De ceux qui se cachent ou de ceux qui égorgent ? Proie ? ou prédateur ? La plus ancienne question du monde. » (That is all the question) ; « Le temps : une souffrance qui continue quand nous aurions déjà dû en mourir plus de mille fois. » (Capitaine des nausées) ; « Le bonheur ne réside pas dans ce que l’on cherche, mais dans ce que l’on a perdu. » (La Clé).

Je ne résiste pas non plus au plaisir de rapporter ce portrait de femme fatale qui vient bouleverser la vie de son voisin, avare et maniaque : « Une femme en bleu, quand le soir tombe est une terrible menace pour l’équilibre du monde. La robe sombre crissait d’insectes sournois avaleurs d’or et de millet, ses cheveux engrangeaient les flammèches orangées des nuages ; la barre violette des collines vacillait autour de sa taille, mais son corps à elle, son élan, restait droit dans le ciel d’or tendre. Il devina avec douleur qu’il faudrait réparer la violence faite au monde par une telle beauté. » (Une femme en bleu).

Réparer la violence faite au monde par une telle beauté… C’est exactement l’impression qui nous trotte dans la tête au moment où nous refermons le volume des Contes des jours volés.
Stéphane Beau
La Presse Littéraire n°3, février 2006
HOMERE ILIADE

Alessandro Baricco, Albin Michel, 2006



Comme beaucoup, j’ai découvert Baricco avec Soie. Et encore, avec quelque retard car, du haut de mon orgueil de lecteur élitiste je m’étais persuadé qu’un ouvrage qui recueillait le suffrage de tant de lecteurs était forcément suspect. Malgré tout, un beau jour, je me suis lancé et je ne l’ai pas regretté. Pas plus que je n’ai pas regretté, depuis, ma lecture de ses autres romans : Châteaux de la colère, Novecento pianiste, Océan mer, City, Sans Sang. Pourtant, les livres de Baricco ont, a priori, tout pour me déplaire. Je ne supporte habituellement pas les tribulations de ces héros improbables qui hantent ses livres, de ces êtres qui ne savent ni naître, ni vivre, ai aimer ni mourir comme tout le monde, de ces hurluberlus qui naviguent dans un univers mi réel mi magique. Chaque fois que j’ouvre un volume de Baricco, je me dis : « toi, mon bonhomme, je ne sais pas comment tu t’y es pris les autres fois, mais ce coup ci, tu ne m’auras pas ! » Et à chaque fois je me fais avoir : j’aime...
C’est donc avec une excitation vaguement malsaine (mi désireux d’être déçu, mi angoissé d’être séduit) que je me suis précipité sur sa dernière livraison : Homère, Iliade. L’avant-propos nous apprend que ce livre est né d’un projet d’organiser des lectures publiques de l’Iliade. Constatant que le texte, tel qu’il avait été traduit jusque là, ne se prêtait guère à ce genre d’exercice, Baricco a entrepris de le réécrire. C’est ainsi que la grande fresque homérique s’est retrouvée condensée en quelques 170 pages.
Dès les premières lignes, un malaise s’installe. Les souvenirs de mes lectures d’enfance viennent me parasiter. Je retrouve bien Hector, Achille, Ulysse, Agamemnon, la belle Hélène et les murailles de Troie, mais quelque chose a changé : impossible de savoir quoi. Les batailles sont là, violentes, sanglantes, riches en rebondissements, bruyantes. Les armures étincellent, les muscles saillent, les crânes éclatent, les entrailles jonchent le sol... Et puis, au fil des pages, les raisons de mon malaise s’éclaircissent. Je réalise tout bonnement qu’il est loin, déjà, le temps où, enfant, je m’émerveillais au récit de ces incroyables combats, aux aventures de ces sublimes héros, à la fois nobles et cruels.
Dans mes souvenirs, les hommes mouraient bien par milliers, les fleuves étaient rouges de sang, le sol recouvert de cadavres amoncelés, mais tout cela ne me touchait guère. Dans la version de Baricco, la violence du récit me fait soudain étrangement mal. La longue énumération des morts et le détail de leurs souffrances me troublent. Et pas seulement parce que j’ai vieilli et que mes yeux d’adulte sont mieux à même de comprendre que la guerre n’est pas un jeu d’enfant. C’est alors que je comprends que le choix de Baricco de retrancher de sa traduction toutes les interventions divines n’est pas une simple concession à la sensibilité du temps : c’est une décision d’une importance majeure. Dans la saga d’Homère, les dieux comptent autant que les hommes. Les seconds ne sont bien souvent que des marionnettes dont les premiers tirent les fils. Cela donne à l’ensemble un aspect de légende, de récit mythologique, qui incite le lecteur à s’intéresser plus à la symbolique des faits qu’à leur réalité. Dans la version de Baricco, les dieux ont disparu. La violence des hommes ne renvoie plus à aucun au-delà. Ils sont pleinement responsables des coups qu’ils portent et du sang qu’ils font couler. Ils sont entièrement responsables de l’absurde gratuité du plaisir qu’ils prennent à faire la guerre.
Le style de Baricco, qui gomme toutes les fioritures du texte originel, participe lui aussi à faire ressortir, de manière cinglante, la cruauté naturelle des guerriers qu’il met en scène. Tous ces héros, aux silhouettes athlétiques, aux beaux visages hâlés, cernés de boucles blondes, sanglés dans leurs armures de bronze ou d’airain, aiment l’horreur des batailles, les lances qui s’enfoncent dans les poitrines, les épées qui tronçonnent les bras. Ils n’aiment pas tant la victoire que le combat. Bien malin, d’ailleurs, qui saura distinguer, dans cette vaste tuerie que constitue la guerre de Troie, qui sont les vainqueurs et qui sont les vaincus. Tous ont perdu des êtres aimés, tous ont eu leurs moments de gloire et leurs instants de faiblesse. Les plus braves ont fini dévorés par les chiens sur le champ de bataille. Les plus couards ont survécu.
Et nous, malgré tout cela, nous ne parvenons pas à ne pas être touchés par la force de ces hommes, par leur courage, leur capacité à affronter crânement leur destin, leur sens de l’honneur, de la camaraderie. Et quelque part, en même temps, nous avons honte de cette sympathie.
Comme l’explique très bien Baricco : « Dans cet hommage à la beauté de la guerre, l’Iliade nous oblige à nous rappeler une chose gênante, mais inexorablement vraie : pendant des millénaires, la guerre a été pour les hommes, la circonstance où l’intensité – la beauté – de la vie s’exprimait dans toute sa puissance et sa vérité. » Les hommes aiment la guerre. Depuis toujours, tous les humanismes, tous les pacifismes ont été impuissants à diminuer ce besoin fondamental qu’ont les hommes de s’entre-déchirer. Les discours ne peuvent rien contre cela. Avec la subtilité et l’intelligence qui le caractérisent, Baricco nous renvoie, avec sa réécriture de ce grand classique de la littérature, à nos propres contradictions. Contrairement à ce que nous aurions pu craindre, il ne nous offre pas qu’une pâle copie de l’Iliade, un vague résumé à l’usage de ceux qui n’auraient pas le courage de lire l’original. La manière dont il mène son récit nous amène à repenser totalement le poème d’Homère et, plus important encore, notre rapport à la guerre et à la violence.
Autrement dit, encore une fois, je me suis fait avoir... J’ai aimé !
Stéphane Beau
La Presse Littéraire n°3, février 2006
JULES LAFORGUE

Jean-Jacques Lefrère, Fayard, 2005

PAPIERS RETROUVES

Jules Laforgue, Editions du Lérot, 2005


Jules Laforgue est un être épatant. Je viens de lire la sympathique biographie que lui a consacré Jean-Jacques Lefrère et je m’étonne une fois de plus de voir à quel point le poète des Complaintes a été quelqu’un d’exceptionnellement bon. Impossible quasiment de trouver, dans le parcours de ce Pierrot lunaire, une zone d’ombre, un défaut. Aucun coup bas, aucun croc-en-jambe, aucune bassesse, rien ! Tout au plus, peut-on lui reprocher de n’avoir guère été économe, d’avoir été tellement « panier percé » qu’il a dû, à de nombreuses reprises, faire appel à la générosité de ses amis, Charles Ephrussi et Paul Bourget en tête, pour éponger ses dettes ou régler quelque urgente facture. Mais même là, nous sommes bien loin de l’insistance tenace du Mendiant ingrat que fut Léon Bloy. Laforgue sollicite avec douceur, remercie avec chaleur et se démène comme un beau diable pour rembourser ses créances.
On a même du mal à concevoir comment le jeune poète aux profonds yeux gris et aux allures de clergyman a su rester si pur, si honnête quand on connaît les milieux dans lesquels il a du faire sa place. Lecteur, en Allemagne, de l’impératrice Augusta, de 1881 à 1887, il a réussi à éviter tous les pièges de la cour, les alliances, les intrigues, et a su se faire apprécier de tout le monde. Idem dans l’univers des lettres qui n’est pas non plus toujours un modèle de courtoisie et de tendresse. Partout, Laforgue a su conquérir le cœur d’amis fidèles qui, pour la plupart, l’accompagneront jusqu’au bout et prendront soin de lui durant sa longue agonie qui s’achèvera par sa mort prématurée en août 1887 (il avait 27 ans).
La gentillesse n’a pas le vent en poupe de nos jours. On lui préfère des sentiments plus puissants, plus troubles. Pour être dans le coup, aujourd’hui, il faut être trash, mordant, culotté, insolent, politiquement incorrect. La fin primant sur les moyens, tous les coups sont permis. Les amitiés sont faites pour être trahies, les contrats pour être rompus et les histoires d’amour pour être brisées.
Lire Laforgue aujourd’hui peut apparaître inutile pour beaucoup. A quoi bon perdre son temps à feuilleter les pages de cet amoureux de la lune, de ce dandy timide, obsédé par la mort et par le néant. N’en déplaise à ces esprits secs et à ces cœurs froids, Jules Laforgue reste pour moi – et pour bien d’autres – un guide essentiel dans ma vie de tous les jours, un modèle. Et oui ! Autour de nous, tout le monde y va de son petit discours pour nous expliquer, très sérieusement, les sources des maux qui frappent nos sociétés : la violence, l’intolérance, la vulgarité, la souffrance. Du bistrot d’à côté jusqu’aux plus hautes sphères des universités, chacun échafaude sa petite théorie du chaos, dénonce les coupables, élabore de miraculeuses recettes pour sortir du gouffre et menace allègrement tous les imbéciles (ils sont légions) qui osent penser différemment...
Je les regarde s’agiter, puis je relis quelques poèmes de Laforgue. Et je me dis que je ne sais pas si l’humanité trouvera un jour un moyen de conjurer ses démons, mais si elle y parvient, ce ne sera pas en prêtant l’oreille à tous ces bruyants analystes de la réalité sociale. Ma seule consolation c’est, quand je me plonge dans les vers et les proses de Laforgue, de me dire que des types comme lui ont pu exister et qu’il en existe encore. Ce simple constat permet de garder l’espoir.

Parallèlement à la biographie de Jean-Jacques Lefrère, les éditions du Lérot viennent de publier un très beau volume intitulé Papiers Retrouvés. On peut y lire de nombreux inédits du poète (ébauches de poèmes et de pièces en proses). L’ensemble est inégal mais on y retrouve justement, même dans les vers les moins inspirés, cette générosité foncière et cette pureté profonde qui caractérisent Laforgue. La deuxième partie du volume offre au lecteur la transcription du journal du père du poète, Charles Laforgue ainsi que la copie des lettres que ce dernier a adressées à ses fils (Jules et Emile) alors qu’ils poursuivaient leurs études à Tarbes (le reste de la famille était retourné en Uruguay, à Montevideo, ville natale de Jules Laforgue). Pour compléter le tout, l’édition est illustrée par une multitude de gravures et de fac-similés des manuscrits de Laforgue.
Contrairement à ce que l’on aurait pu penser, la lecture du journal de Charles Laforgue est parfaitement plaisante. On y découvre les tribulations d’un grand escogriffe tiraillé entre deux obsessions : son amour des femmes et son goût des livres. Fait troublant, les confessions de Charles rappellent parfois tellement celles de Jules que l’on ne sait même plus très bien si ce sont les mésaventures du père ou du fils que nous lisons. Lequel des deux, par exemple a bien pu écrire ces lignes : « Ô femmes, femmes, femmes ! Créatures faibles et décevantes ! » ? Mais aussi : « Clair de lune magnifique, vents terribles ; je viens de rentrer. Ce vent qui s’engouffre, cette mer que j’entends mugir sourdement me donnent envie de lire la tempête essuyée par les vaisseaux d’Enée. » ? Ou enfin : « Que ma vie est monotone » ? Jules ? Perdu...
Stéphane Beau
La Presse Littéraire n°3, février 2006

LE CREPUSCULE DES PETITS DIEUX
Alain Minc, Grasset, 2006


Il y a des livres dont on sait, avant même de les ouvrir, qu’ils vont nous mettre en colère. Le dernier opus d’Alain Minc, Le Crépuscule des petits dieux, en fait partie. Et le résultat a été à la hauteur de nos espérances.
Alain Minc, représentant d’une élite en perdition, ne se reconnaît plus trop dans la société actuelle. Cette perte de repères se traduit, dans son livre, par un long exposé de sa répugnance quasi maladive à l’égard de la masse (dont les références culturelles majeures sont, nous rappelle-t-il, Gala et Voici), de cette masse peuplée d’individus rois qui se croient tout permis.
Rendez-vous compte l’individu contemporain prétend avoir son mot à dire sur ce qu’il consomme, sur la manière dont l’argent de ses impôts lui est redistribué sous forme de services publics, sur la qualité de l’éducation qui est délivrée à ses enfants, sur la qualité des soins médicaux qui lui sont prodigués. Il estime même avoir le droit de discuter des dogmes politiques, religieux, économiques ou philosophiques... Quelle outrecuidance ! Que lui, Minc, ait le droit d’avoir un regard critique sur tout ceci, cela est bien sûr naturel, comme ça l’est également pour ses amis de l’élite. Mais que le charcutier du coin, l’ouvrier, la ménagère ou l’étudiant lambda en fasse autant, on frise l’indécence !
Le pire, c’est que non content de prendre ses aises, l’individu roi, qui a goûté au luxe, s’attaque maintenant aux élites elles-mêmes, accusant pêle-mêle les patrons, les hommes politiques, les énarques et tous les membres éminents de l’intelligentsia d’être « tous pourris », et leur accorde de moins en moins de crédit.
Cette remise en cause des élites prend parfois la forme d’un populisme assez détestable. Sur ce point, l’analyse de Minc est plutôt pertinente. Les Le Pen, Tapie, de Villiers, Sarkozy et autres spécialistes de la démagogie, ont très vite compris tous les avantages qu’ils pouvaient tirer d’une telle situation. Oui, vos chefs nous mentent, nous disent-ils, oui ce sont des incapables qui s’enrichissent sur votre dos. Vous êtes mécontents et vous avez raison, car le peuple a toujours raison. Vous aspirez au Grand Nettoyage ? Votez pour moi...
Avec son Crépuscule des petits dieux, Alain Minc pose la question du sens de la démocratie. Il constate que l’élite – la seule, la vraie, celle dont il fait bien sûr partie – est en train de disparaître et de céder sa place à une masse aveugle et veule, prête à succomber aux appels intéressés des médias et d’une « lupen-élite » fortement « attacquisée »[1]. Il ne supporte pas l’idée que cette masse ait pu, par exemple, dire non à la proposition de Constitution européenne.
S’il n’était pas aussi affligeant, l’essai d’Alain Minc pourrait presque être amusant, tant il est caricatural. Il y a en effet quelque chose de fondamentalement risible dans les indignations de ce brave homme qui ne se prend pas, c’est clair, pour la cinquième roue du carrosse. Comment ne pas rire (jaune) devant les élucubrations de cet énarque, qui navigue dans les sphères du grand capitalisme depuis toujours, et qui jette un regard dédaigneux sur tous ces pauvres hères qui ne pensent qu’à consommer. Heureusement pourtant qu’ils consomment, ne serait-ce que pour participer quelque peu à son enrichissement personnel ! Et puis, comment comprendre que le même Alain Minc, qui condamne la consommation de masse, déplore en même temps les faiblesses du marketing français qui ne sait pas vendre ses cinéastes, ses peintres ou ses auteurs sur le marché mondial.. Et ce dédain de la masse ! Cette masse corrompue par la montée de l’individualisme ! Emporté par son dégoût du bas peuple Minc mélange tout. « L’individualisme règne, déplore-t-il : ce sont des individus qui sont désormais élus et non plus des corps, des aristocraties, des clubs. L’opinion veille, adossée au média- monde : ce sont donc les médias qui déterminent désormais les notoriétés et les hiérarchies » (p91).
Mais qui sont ces individus qui agacent tant Alain Minc ? D’un côté il leur reproche de n’en faire qu’à leur tête et de ne plus respecter aucun dogme, aucune ligne directrice, de l’autre il les accuse de ne pas avoir d’idées propres et de n’être que de ridicules marionnettes aux mains des médias, des intellectuels et des hérauts du populisme. Ces individus n’ont même pas le courage d’assumer leur solitude, s’offusque-t-il : il leur faut se rassembler en clans, en tribus, autant d’attitudes communautaristes qui, quand elles sont l’apanage des élites témoignent au contraire de leur force et de leur cohérence. Le message de Minc est, au final, assez clair : laissez-nous, moi et mes condisciples de l’élite, continuer à disposer de tous les pouvoirs, de tous les capitaux (économiques, sociaux, scolaires, culturels, etc.). Laissez- nous continuer à jouir de toutes les libertés, de tous les privilèges aux dépens de la masse qui, elle doit réapprendre à rester tranquille, docile, servile. L’homme du commun n’est qu’un âne qui pense mal, calcule mal, prévoit mal, juge mal. Quand il s’associe avec ses semblables, il ne peut accoucher que d’une pensée boiteuse, corrompue, d’une opinion vulgaire et sans intérêt.
Il y a sans doute beaucoup à dire sur cette question de la masse. L’idéal démocratique n’est sans doute pas sans failles. Une réflexion est à mener dans ce domaine, mais pas en ces termes, pas dans cette logique de haine et de négation de l’autre.
Si le crépuscule des petits dieux signifie la disparition des Alain Minc et de ses épigones, nous devons bien avouer que, finalement, il y a sur cette terre des espèces menacées dont la possible extinction nous apparaît plus attristante.
Stéphane Beau
La Presse Littéraire n°3, février 2006

[1] Termes que Minc reprend dans un entretien accordé au Figaro Magazine (« Quand la France se réveillera », A. Minc et N. Baverez, propos recueillis par S. Le Fol, 14 janvier 2006.
LE BOVARYSME

Jules de Gaultier, suivi d’une étude de Per Buvik, Presses de l’Université Paris Sorbonne, 2006


Le 3 novembre dernier [novembre 2005], à l’occasion du cent cinquantième anniversaire de la première parution de Madame Bovary en feuilleton dans la Revue de Paris, une journée d’études organisée par Per Buvik et André Guyaux a eu lieu à la Sorbonne sur le « bovarysme » – notion théorisée, il y a plus d’un siècle, par Jules de Gaultier (1858-1942). Le hasard fait qu’à quelques mois de distance, deux livres de Jules de Gaultier ont retrouvé le chemin des librairies : De Kant à Nietzsche (Ed. du Sandre, 2006) et son ouvrage majeur Le Bovarysme, publié pour la première fois en 1902.
Qui était Jules de Gaultier ? Les informations le concernant sont fragmentaires en raison sans doute de sa longue mise à l’écart, en philosophie comme en littérature. La seule véritable étude consacrée à ce philosophe (avant celle de Per Buvik) remonte à 1912. Intitulée La Philosophie du bovarysme, Jules de Gaultier, elle a pour auteur Georges Palante (Mercure de France ; rééd. Ed. du Sandre, 2005) et ne s’étend guère sur la vie privée de l’écrivain.
Né à Paris en 1858, Jules Achille de Gaultier de Laguionie, malgré ses origines bourgeoises et aristocratiques, et en raison d’un revers de fortune de sa famille, se vit assez tôt obligé de travailler. Employé comme percepteur au ministère des Finances, il voyagea de ville en ville au gré de ses mutations : Paris, Condé-sur-Escaut, Dieppe, Roanne où il termina sa carrière et sollicita sa retraite, par anticipation, en 1919. Déchargé du poids d’une activité professionnelle pour laquelle il ne nourrissait aucun intérêt, il partagea ensuite son temps entre sa maison de vacances en Bretagne et son domicile de Boulogne-sur-mer, où il s’éteignit en 1942.
Assez célèbre en son temps, il publia une quantité impressionnante d’articles dans la plupart des revues importantes de l’époque : Le Mercure de France (dont il tint la chronique philosophique durant quatre années, jusqu’en 1911), La Revue philosophique de la France et de l’étranger, La Revue des idées, Le Monde nouveau, L’Humanité nouvelle, L’Ermitage, La Revue blanche (qu’il quitta au moment de l’affaire Dreyfus, dont il ne fut pas un farouche défenseur). Parallèlement, il fit paraître une douzaine de livres dans lesquels il élabora, dans un style remarquable d’élégance et de précision, une pensée originale et forte, aujourd’hui méconnue.
La notion de « bovarysme » constitue une des clés de voûte de sa philosophie (dont les développements vont néanmoins bien au-delà de cette notion).
Qu’est-ce que le bovarysme ? En 1902, Jules de Gaultier en donne la définition suivante : « pouvoir départi à l’homme de se concevoir autre qu’il n’est » (p. 10). Ce pouvoir accordé à l’homme n’est pas le signe de sa faiblesse ou d’une tendance rédhibitoire à s’évader dans l’imaginaire ou dans le fantasme. Contrairement à ce que l’on pourrait croire, il n’y a rien de pathologique dans le bovarysme. C’est un état de fait découlant naturellement de l’incapacité fondamentale de l’homme à avoir une connaissance précise du réel. Le fossé qui sépare l’objet de sa représentation est infranchissable, et toutes les philosophies qui se sont évertuées à prétendre le contraire ne nous apportent qu’un unique enseignement : elles sont des témoignages poignants du bovarysme fondamental dans lequel l’humanité toute entière est engluée.
Et pas seulement l’humanité. Jules de Gaultier, en 1909, va plus loin encore lorsqu’il écrit que « toute réalité qui se connaît elle-même se connaît autre qu’elle n’est. Ainsi s’énonce, resserrée en un aphorisme, la notion du Bovarysm » (J. de Gaultier, « Une métaphysique du phénomène », La Société nouvelle, 1909). S’étendant au-delà de la nature humaine, le bovarysme devient ainsi une loi de l’illusion universelle qui interdit de déterminer la moindre vérité absolue, la moindre certitude. L’homme, face au monde, n’a que deux solutions, croire ou contempler : « Croire ! Contempler ! ce double vœu a hanté de tout temps les cervelles philosophiques ; il a partagé le monde des philosophes en deux types rivaux et ennemis : le sacerdoce et l’artiste » (G. Palante, op. cit., p. 18).
Partant de là, Jules de Gaultier accorde une place prépondérante à la sensibilité esthétique et à l’attitude spectaculaire, et il développe une philosophie qui n’est pas sans rappeler celle de Nietzsche, qui écrivait que, « en tant que phénomène esthétique, l’existence nous reste supportable, et l’art nous donne les yeux, les mains, surtout la bonne conscience qu’il faut pour pouvoir faire d’elle ce phénomène au moyen de nos propres ressources » (F. Nietzsche, Le Gai Savoir Gallimard, coll. « Idées », 1972, p. 151). Puisque le monde ne peut pas être objet de connaissance, du moins peut-il être objet de contemplation. Si nous ne pouvons échapper au travers bovaryque, peut-être pouvons-nous néanmoins tenter d’éviter d’en être la dupe. A la suite de Nietzsche, Jules de Gaultier rêve d’un « philosophe artiste », capable de s’élever au-delà du mensonge universel, pour jouir en connaisseur de toutes les manifestations de l’illusion bovaryque.
Notre perception du monde, d’après lui, trouve son équilibre dans la confrontation incessante de deux instincts (qui là encore ne sont pas sans évoquer les idées d’apollinien et de dionysiaque chez Nietzsche), l’instinct vital et l’instinct de connaissance, instincts qu’il définit de la manière suivante : « L’instinct vital s’ingénie simplement à vivre ; il s’adapte, il surmonte les obstacles, tourne les difficultés, trompe l’adversaire, se plie au milieu ou s’insurge contre lui. L’instinct de connaissance analyse, médite, réfléchit, raisonne, apprécie, édifie des systèmes. Penché sur la vie, il la contemple » (G. Palante, op. cit., p. 33).
Il n’y a pas à choisir entre ces deux forces. De toute manière, la victoire définitive de l’une sur l’autre signerait l’arrêt de mort de toute réalité possible. Toute la latitude laissée au libre arbitre consiste principalement à essayer de trouver l’équilibre le plus idéal possible entre ces deux instincts afin d’aboutir à un degré de stabilité permettant de porter sur le réel un regard lucide et mesuré.
Certains ne verront dans la philosophie de Jules de Gaultier qu’un prolongement du pessimisme schopenhauerien ou un énième avatar du « tout est vain » cher à des auteurs comme Cioran. Et c’est un fait que le théoricien du bovarysme ne tente rien pour rassurer son lecteur. Il l’abandonne sans aucun scrupule dans un monde débarrassé de toute idée de raison, de vérité ou de liberté. Il fait table rase de toutes les croyances rationalistes et de tous les modes de penser à visée positiviste. Seuls les plus forts, ceux qui, là encore, dans une logique toute nietzschéenne, ne craignent pas d’aller danser sur les crêtes qui surplombent l’abîme, peuvent accepter toute la cruauté, tout le tragique, mais également toute la grandeur et la beauté de ses conclusions.
Espérons que Jules de Gaultier retrouvera une place dans l’histoire de la philosophie française. Sa pensée lucide, sa logique implacable, sa langue riche et claire, son refus des pensées toutes faites, des téléologies faciles et des métaphysiques utilitaristes, font de lui un respectable disciple de Nietzsche, de Schopenhauer et des grands moralistes français dont il perpétue la tradition. Difficile de savoir si Jules de Gaultier est un penseur « majeur », mais ce qui est sûr, c’est qu’il fut un très grand empêcheur de penser en rond, et que cette race de penseurs, bêtes noires des philosophes académiques et des universitaires bien-pensants, fait cruellement défaut de nos jours.
Stéphane Beau
Revue Critique n°720, mai 2007