LES COMPLAISANTES : JONATHAN LITTELL ET L’ECRITURE DU MAL
Edouard Husson et Michel Terestchenko, Éditions François-Xavier de Guibert, 2007

Les Bienveillantes ont déjà généré un nombre incalculable de réactions, pour les louer ou pour les condamner ; pour crier au génie ou pour hurler au scandale, à l’imposture, à l’intolérable... Curieux concert, où les arguments les plus bas côtoient parfois les explications les plus dignes. Étonnante mêlée dans laquelle Édouard Husson et Michel Terestchenko ont choisi de se jeter à leur tour.
Leurs Complaisantes ne le sont bien entendu pas avec Jonathan Littell qu’ils tiennent pour un individu suspect, pas plus que pour son livre qu’ils qualifient de « monstrueux canular » (p.24). Révoltés par l’œuvre de Littell auquel ils ne trouvent aucune circonstance atténuante, les deux auteurs ont décidé de prendre la plume pour démontrer à quel point il faut être vil et pervers, non seulement pour écrire un tel livre, mais également pour éprouver un quelconque plaisir à le lire. Leur argumentation n’échappe pas, il faut bien l’admettre, à certains travers fréquents dans ce genre d’ouvrage : à trop vouloir enfoncer le clou, on fait parfois feu de tout bois et on enferme dans le même sac les démonstrations les plus décisives avec les arguments les plus fragiles.
Heureusement, Husson et Terestchenko ont l’intelligence de ne pas s’attarder trop sur deux des points qui ont été beaucoup trop reprochés à Littell : la qualité – ou l’absence de qualité – de son style, et ses approximations dans la reconstitution historique de son récit. Le premier point ne peut de toute façon relever que de la pure subjectivité, et le second de l’anecdotique (qu’on me cite en effet un roman ou un film, dont l’action se déroule dans un temps historique quelque peu reculé, et qui ne recèle pas un ou deux anachronismes, une ou deux erreurs caractérisées : un romancier n’est pas un historien).
Plus discutable est la méthode choisie par les deux auteurs de s’efforcer de dénoncer les faiblesses du roman de Littell en le comparant à d’autres livres. Étrangement, Husson et Terestchenko sont même d’accord pour écrire dans leur préface que leur approche est discutable : « Nous ne postulons pas que les œuvres littéraires doivent être comparées les unes aux autres. » Ce qui ne les empêche pas de consacrer l’essentiel de leur travail à ce type d’exercice.
Certaines comparaisons sont d’ailleurs tout à fait pertinentes : celles avec Les Vestiges du jour de Kazuo Ishiguro ou avec Élisabeth Costello, huit leçons de J.M. Cœtzee qui mettent en valeur d’autres moyens de parler de l’horreur, de l’intolérable, de l’obéissance aveugle aux ordres, du sentiment du devoir, de la question de la dignité humaine sans faire étalage de la violence la plus crue et des images les plus insoutenables.
D’autres parallèles sont nettement plus discutables : ainsi, ceux qu’ils dessinent entre les écrits de Littell et ceux de Sade et de Jünger notamment. Non pas que l’on ne puisse effectivement, ici, trouver des similitudes troublantes. Mais ce n’est pas en démontrant qu’il y a dans les livres de ces deux derniers auteurs des idées et des positions discutables, voire condamnables que cela rajoute – ou retire – quoi que ce soit au travail de Littell. Jeter l’anathème sur un auteur qu’on n’aime pas sous prétexte qu’il nous rappelle un autre auteur qui n’a pas non plus l’heur de nous plaire reste un procédé étonnamment léger.
La conclusion des Complaisantes est également très décevante : tellement soucieux de prouver définitivement que tout ne peut pas être dit et que tout ne peut pas être écrit, Husson et Terestchenko se trouvent obligés d’invoquer une vision du Mal surprenante de la part de penseurs de ce niveau, vision qui oscille entre un satanisme mystique que même l’Église n’évoque plus depuis bien longtemps, et de mauvaises réminiscences cinématographiques de Démons réveillés par des héros maladroits dans des maisons hantées ou dans des cimetières lugubres. Tout cela pour en arriver à l’idée que Les Bienveillantes ne doivent pas être jugées sur « des critères esthétiques, ni même d’ordre éthique », mais sur des bases « de nature proprement théologiques ou plutôt démonologiques » (p.239). Littell devient ici le modèle du « romancier qui s’aventure dans ces territoires de l’horreur – la cave où furent pendus les conjurés du complot contre Hitler ou, ajoutons nous, les fosses communes d’Ukraine – réveillant le génie du mal qui s’y déchaîna, pour le faire sortir imprudemment de la bouteille du passé dans lequel il était retenu captif et où il aurait dû rester enfermé » (p.241).
Cette conclusion est d’autant plus décevante qu’elle propose des réponses risibles à des questions réellement dignes d’intérêt, questions que Husson et Terestchenko posent pourtant avec beaucoup de clarté et d’intelligence. Celle-ci par exemple : « Que faire de ces romans qui, tel Les Bienveillantes, diminuent et dégradent notre humanité, qui font appel, non pas au meilleur de nous même, mais au pire ? » (p.225) Ou celle-là, encore, qui est effectivement essentielle : « Si la lecture des Bienveillantes suscite une impression irrépressible de malaise, voire de répulsion, il est tout à fait invraisemblable que telle ait été l’intention de l’écrivain. Une intention qui constituerait une espèce d’auto réfutation de son propre travail, nous appelant non pas à suivre son personnage mais à nous en détourner, c’est-à-dire à cesser tout simplement de lire ce roman. C’est une quasi absurdité logique de penser que le dégoût du livre puisse constituer son projet initial et secret, le projet de nous faire passer une espèce de “test crucial” : allez vous aimer ce récit ou le détester ? Aurez-vous l’intelligence “morale” de ne pas être pris au piège de ces descriptions ? Êtes-vous assez conscients de vos tendances voyeuristes pour ne pas y succomber ? Aurez-vous, en somme, assez de liberté de jugement pour cesser la lecture de cette narration ? » (p. 149).
De la même manière, Husson et Terestchenko mettent le doigt sur quelque chose de fondamental lorsqu’ils nous invitent à effectuer une lecture croisée entre le livre de Littell et les très dignes travaux du père Patrick Desbois qui s’attache depuis des années à recueillir les témoignages des survivants, des témoins ou des participants aux massacres ukrainiens. Si l’objectif était de dénoncer l’horreur, de rappeler la fragilité et la complexité de la condition humaine, n’y avait-il moyen de le faire autrement qu’en accumulant des pages et des pages de descriptions souvent gratuites de scènes imaginaires.
Car il y a bien sûr quelque chose de complexe dans le projet de Littell, de nébuleux, et on est en droit de se demander s’il avait effectivement besoin d’aller si loin dans les descriptions qu’il nous impose, s’il n’a pas trop volontairement brouillé les pistes avec son héros qu’il nous présente comme étant un de nos frères alors que ce n’est un monstre qui n’a d’ailleurs aucune crédibilité, tant sur le plan statistique que psychologique.
Malgré cela Les Bienveillantes est un grand livre et, contrairement à ce que prétendent Husson et Terestchenko, tous ceux qui le pensent ne sont pas forcément des êtres vils et vulnérables qui ont perdu tout sens des repères entre le bien et le mal. Un grand livre, oui, malsain, dérangeant, troublant, choquant, mais un grand livre quand même parce qu’il nous oblige à nous poser des questions essentielles. D’où vient le mal ? Peut-on dire l’indicible ? Quelle est la frontière entre la description objective et le voyeurisme ? Entre l’expression du fantasme et le délire criminel ? Quel est le pouvoir véritable des mots ? Édouard Husson et Michel Terestchenko ont eu le mérite d’essayer de réfléchir sincèrement sur la question et d’attirer l’attention du lecteur sur le fait que le livre de Littell n’est pas un livre comme les autres. Leurs démonstrations ne sont pas toujours irréprochables mais elles sont honnêtes et parfois bien argumentées. Même si elles sont globalement hostiles à Littell et à ses Bienveillantes, elles ouvrent néanmoins selon nous la voie à une réflexion plus profonde qui nous autorise enfin à parler de ce phénomène éditorial en termes un peu moins manichéens.
Stéphane Beau
La Presse Littéraire, septembre 2007
LE PÈRE DIOGENE

Han Ryner, Editions Premières Pierres, 2007



Han Ryner, de son vrai nom Henri Ner (1861-1938) a laissé derrière lui une œuvre riche, variée, faite d’ouvrages philosophiques, d’essais, de romans, de poésies, de contes, de pièces de théâtre ; œuvre aujourd’hui tombée – injustement, comme il se doit – dans l’oubli quasiment le plus total. Il faut dire que le bonhomme n’y a guère mis du sien. Tranquille, sans histoires, ce petit professeur de philosophie n’a jamais brigué aucun honneur, n’a jamais recherché à se mettre en avant ou à véritablement se faire un nom parmi le cercle des auteurs et des penseurs officiels (même si nombreux sont ceux qui, parmi ces derniers, ont parfaitement mesuré l’importance de sa pensée. C’est ainsi que l’on retrouve parmi les membres de la société des Amis de Han Ryner fondée en 1919, les noms de J.H. Rosny, aîné Romain Rolland, Jean Giono Jean Rostand, Édouard Dujardin ou Stefan Zweig, pour n’en citer que quelques uns).
Proche des milieux anarchistes, il développe au fil du temps une pensée originale basée sur un profond dégoût des « mensonges sociaux » et fortement teintée d’individualisme. Il reste d’ailleurs une des figures majeures de l’individualisme anarchiste (ou de l’anarchisme individualiste, c’est selon !) L’ensemble de son œuvre est également fortement marqué par son goût pour la philosophie grecque, notamment par celle des cyniques. C’est à la jonction de tous ces divers centres d’intérêt (refus des « mensonges sociaux », goût pour la philosophie cynique et pour l’optique individualiste) que Le Père Diogène prend corps.
Publié pour la première fois en 1920, le roman nous narre, sur un ton chargé de douce ironie, les mésaventures de Julien Duchêne, talentueux professeur de philosophie et brillant orateur, adulé par toute une partie de son auditoire – notamment féminin – qui, suite à une déception amoureuse, décide de fuir le monde et de devenir un Diogène moderne. Vêtu d’une tunique qu’il coud lui-même, d’une besace et d’un bâton, il sillonne les routes de France en dénonçant les faux-semblants, les hypocrisies et les aberrations des codes sociaux et des valeurs morales. Hélas, la France des années 1900 n’a rien à voir avec la Grèce Antique et, entre les tracasseries administratives, les parties de cache-cache avec les gendarmes et les rixes avec les braves gens qui ne font nullement la différence entre un philosophe itinérant et un vagabond dangereux, le périple de notre héros se transforme peu à peu en calvaire.
Quelque temps plus tard, après d’incalculables vexations, incarcérations, enfermements en asile, etc. le Père Diogène abandonne finalement sa besace, son bâton et sa tunique et s’en va vivre dans sa petite maison une retraite solitaire et sans histoire, s’attachant juste à cultiver son propre jardin sans plus se soucier de la marche du monde et de l’aveuglement de ses contemporains.
Le Père Diogène n’a aucunement vieilli et les réflexions mises en avant par Han Ryner restent parfaitement d’actualité. Raison de plus pour relire ce petit livre plein de charme et de profondeur.
Rappelons, pour finir, l’existence d’un très sympathique site Internet – qui grossit de jour en jour – entièrement consacré à Han Ryner et à son œuvre : http//hanryner.over-blog.fr.
Stéphane Beau
La Presse Littéraire, septembre 2007
NI DIEU NI MAITRE, LES ANARCHISTES
Citations rassemblées par Bemard Thomas, Tchou éditeur, 2008

Ah, Mai 68 ! Au-delà de tous les débats consistant à savoir s’il faut « liquider » l’héritage de cette époque ou, au contraire, lui donner un souffle nouveau, une chose est sûre : d’un point de vue commercial, c’est un très bon « produit ». Les éditeurs l’ont bien compris, qui ont multiplié les parutions de bouquins sur le sujet. Les libraires aussi, bien entendu, qui, pour commémorer le quarantième anniversaire de ces mythiques événements ont courageusement accepté, entre la Saint Valentin et la fête des mères, de leur consacrer une partie de leurs vitrines...
Alors que je parcourais, d’assez mauvaise humeur, ces étals de circonstance à usage de ceux qui n’aiment ni lire ni penser, mais qui trouvent que le livre est un objet culturellement valorisant et que ça peut faire un très beau cadeau pour leur père, mère ou grand-mère (rayez la mention inutile), mon regard est tombé sur un titre : Ni Dieu ni maître, les anarchistes, recueil de petites phrases et de pensées tirées des œuvres des grandes figures historiques de l’anarchisme, les Bakounine, Grave, Proudhon, Kropotkine et compagnie. Le bouquin, paru une première fois en 1969, bénéficie en effet, anniversaire oblige, d’une réédition. Je ne suis naturellement pas friand des « Best of » et autres florilèges qui ne rassemblent souvent que ce qu’il y a de plus consensuel et de moins original dans les œuvres qu’ils pillent. Et ce recueil-là, comme toujours dans ce cas-là, n’est pas exempt de défauts, notamment en ce qui concerne le choix des extraits qui accordent beaucoup trop de place, à mon sens, au trio Proudhon, Bakounine, Kropotkine (qui doivent bien représenter, à eux trois, au moins deux tiers des citations), aux dépens d’auteurs comme Zo d’Axa, Han Ryner ou Libertad qui auraient mérité plus de place. Mais ces quelques réserves, somme toute assez subjectives, s’effacent vite, dans le feu de la lecture. Bigre, qu’il y a de belles choses là dedans Que de vérités, de pensées profondes, sans appel, et qui, même lorsqu’elles datent de plus d’un siècle, n’ont bien souvent rien perdu de leur actualité ? Combien d’idées d’opinions exposées dans ce livre qui viennent balayer toutes les condamnations qui tendent à faire de la pensée anarchiste un joujou risible pour adolescents enfiévrés ? Comment ne pas s’incliner devant l’acuité visionnaire d’un Jean Grave qui écrit, en 1912 : « Vous, dirigeants, comme vous avez pris la tâche de détruire les races, non pas inférieures, mais seulement retardataires, vous tendez même à détruire la classe des travailleurs, que vous qualifiez aussi d’inférieure. Vous cherchez tous les jours à éliminer le travailleur de l’atelier, en le remplaçant par des machines. Votre triomphe serait la fin de l’humanité ; car, perdant peu à peu les facultés que vous avez acquises par la nécessité de lutter, vous retourneriez aux formes ancestrales les plus rudimentaires, et l’humanité n’aurait bientôt plus d’autre idéal que celui d’une association de sacs digestifs, commandant à un peuple de machines, servies par des automates, n’ayant plus d’humain que le nom » ?
Comment ne pas s’étonner devant la lucidité d’Élisée Reclus dont les propos, écrits en 1900, résonnent comme une dénonciation avant l’heure du régime sarkozyste : « Dès que la foule, rendue imbécile, n’a plus le ressort de la révolte contre ce monopole d’un petit nombre d’hommes, elle est virtuellement morte et sa disparition n’est plus qu’une affaire de temps. La peste noire arrive bientôt pour nettoyer tout cet inutile pullulement d’individus sans liberté » ? Comment, enfin, ne pas applaudir au triste constat de Maurice Lucas qui, en 1905 écrivait déjà : « Le suffrage universel, c’est le droit pour le citoyen de posséder 1/1460e, ou 1/1461e (les années bissextiles), du pouvoir qu’il devrait avoir : c’est-à-dire un bulletin de vote tous les quatre ans. L’autorité, elle, s’exerce tous les jours » ?
Bref, un petit livre bienvenu pour tous ceux qui n’arrivent plus à retrouver leur chemin dans la niaiserie et l’abrutissement des discours politiques contemporains et qui veulent continuer à croire que le « bon sens » a encore de l’espoir...
Stéphane Beau
La Presse Littéraire, juin 2008
ELEPHANTS DE LA PATRIE
Jimmy Gladiator, Editions Libertalia, 2008

Vous avez adoré les aventures de Fantômas, les péripéties de Signé Furax ? Vous êtes un indécrottable nostalgique des Opération Tupeutla et autres loufoqueries nées dans les esprits facétieux des Pierre Dac et consorts ? Vous aimez les histoires de savants fous à la Gustave Le Rouge ? Pas de doute possible, le roman de Jimmy Gladiator, Éléphants de la patrie est fait pour vous !
L’histoire, finalement assez simple malgré ses multiples rebondissements, peut se résumer en quelques mots. Bombyx, sorte d’Arsène Lupin maléfique, petit génie de l’informatique, maître es déguisement et meurtrier sans états d’âme, sème la panique dans Paris au moyen d’éléphants volés dans les cirques et les zoos environnants. Après quelques carnages d’échauffement, les pachydermes, sous la houlette de leur inquiétant mentor, se mettent en branle pour exécuter leur chef-d’œuvre final : s’inviter sur les Champs-Élysées, le 14 juillet, pour semer la zizanie dans le défilé et écraser, au passage, un maximum de militaires, de policiers et autres badauds au patriotisme exagéré... Mais, au-delà de l’histoire, plaisante et joyeusement surréaliste, le livre de Jimmy Gladiator est surtout attachant pour deux raisons. La première réside dans la belle évocation qu’il nous offre de Paris et de son réseau de souterrains, de caves et autres catacombes qui ne sont pas sans nous rappeler quelques belles pages des Mystères de Paris ou, plus prosaïquement, les Gaspards ce vieux film de Pierre Tchernia mettant en scène un Philippe Noiret jouant le rôle d’un nobliau anar et jouisseur, devenu maître des dessous de la capitale. La seconde raison est que, loin de n’être qu’un pur exercice de style futile et anecdotique, Éléphants de la patrie se révèle également être une belle analyse des mensonges sociaux et une rude condamnation des absurdités des réalités économiques, policières, politiques...
Militant anarchiste acharné, toujours sur le pont dès qu’il s’agit de défendre les droits de ceux que le système actuel tend à rejeter à la marge, Jimmy Gladiator sait de quoi il parle. C’est sans doute pour cela qu’il a su ne pas sombrer dans un manichéisme facile opposant un « gentil » justicier à la « vile » société. Son livre, mine de rien, sans y toucher, nous pose de vraies questions. Car Bombyx, son héros, est presque aussi sanguinaire que les policiers, les hommes d’affaires, les politiciens et autres représentants des institutions et des élites qu’il combat. Il y a du Bonnot dans Bombyx, du Mesrine aussi, et le roman de Jimmy Gladiator nous oblige à nous réinterroger la nature et les éventuelles différences qui existent entre les crimes commis par ces « bandits tragiques », ces « illégalistes » et les « crimes officiels » commis quotidiennement, parfois ouvertement, souvent sournoisement, par les patrons, les hommes politiques, les militaires, les religieux, et cela au nom de la morale, de l’ordre public et autres « joujoux patriotiques », comme aurait dit Gourmont... Pourquoi les premiers crimes sont-ils si violement condamnés alors que les seconds sont bien souvent ignorés, quand ils ne sont célébrés, comme c’est le cas tous les 14 juillet ? Peut-on combattre le « crime » autrement que par le « crime » ?
Autant de questions que nous posent finalement les Éléphants de la patrie dont la lecture ne peut qu’être salutaire en ces temps où la liberté de penser tend à se resserrer dramatiquement.
Stéphane Beau
La Presse Littéraire, juin 2008
ISIDORE LISEUX, 1835-1894, UN GRAND « PETIT EDITEUR »

Paule Adamy, Éditions Plein Chant, 2009



On me reproche souvent mon pessimisme en ce qui concerne l'avenir des livres et leur éventuelle disparition. Avec raison, peut-être...  Même si le magnifique travail que Paule Adamy a fait paraître, il y a peu, aux éditions Plein Chant, plaide fortement en ma défaveur !

Enfin, en ma défaveur... C'est à voir, car la très minutieuse étude que Paule Adamy consacre à Isidore Liseux, ce grand bibliophile, éditeur de textes rares et licencieux, peut s'appréhender selon deux points de vue :

1) Soit comme une preuve que l'esprit des amateurs de livres – de ces lecteurs qui ne jugent pas de la qualité d'un livre au nombre d'exemplaires vendus ou au fait qu'on en parle à la télé – que cet esprit, dis-je, n'est pas mort et que les Paule Adamy et autres responsables des éditions Plein Chant sont de très dignes descendants de la lignée des Poulet-Malassis, Kistemaeckers, Uzanne et compagnie...

2) Soit au contraire, que des livres de ce genre, condamnés à un quasi anonymat, ne soient que les derniers vestiges, les ultimes échos d'une époque désormais révolue. Que voulez-vous, le pessimisme ne se guérit pas aussi aisément !

Isidore Liseux était un de ces éditeurs dont la passion de l'édition était intimement mêlée à un projet intellectuel précis : s'opposer à tous les obscurantismes : scientifiques, religieux, sexuels... Il ne s'agissait pas pour lui d'éditer des livres pour se faire une place dans le monde ou pour acquérir un quelconque pouvoir sur ses contemporains. Non, Isidore Liseux a vécu toute sa vie en jouant à cache-cache avec les créanciers et avec les représentants de la justice. Obligé de déménager à plusieurs reprises, montré du doigt par les plus prudes de ses contemporains, il a poursuivi coûte que coûte sa quête du texte rare, de la brochure oubliée, du roman perdu. Et il a réédité, secondé par son fidèle bras droit, Alcide Bonneau, tous les plus grands classiques de la littérature érotique et critique à l'égard des puissants de ce monde. Ce travail, il l'effectue d'ailleurs sans se prendre au sérieux plus qu'il ne le faut car, comme il le dit lui-même : « que faire quand la vie s'obstine et qu'on n'a pas de goût pour le suicide ? Éditer, éditer sans cesse. » (p.55)

Le livre de Paule Adamy, malgré son sujet très pointu et l'extrême richesse de son exposé, se lit presque avec autant de plaisir qu'un roman. Le style est vif, souvent chargé d'humour et les chapitres s'enchaînent avec beaucoup d'intelligence, nous entraînant dans la vie quotidienne de Liseux et de ses acolytes : Paul Lacroix, Charles Unsinger, Octave Delepierre... L'auteure nous invite également à savourer quelques extraits de ces incroyables ouvrages qui constituent le fond des éditions d'Isidore Liseux : des textes de l'Arétin ou de Restif de la Bretonne, des pamphlets : La Purana errante, des monuments de l'érotisme médico-judiciaire tels que le Traité des hermaphrodites de Jacques Duval, des éloges de la pédérastie : Juvenilia du bien nommé Théodore de Bèze, et mille autres pépites toutes plus succulentes les unes que les autres.

Bref, un livre que l'on est fier d'enfermer dans sa bibliothèque et que l'on n'a de cesse de prendre et de reprendre pour en relire tel ou tel passage ou pour y rechercher quelques informations précieuses au sein des index des titres et des auteurs.

Concluons cette note par un petit extrait tiré de La Cazzaria d'Antonio Vignale qui nous explique enfin pourquoi la nature a-t-elle fait la motte poilue : « Si les poils que la Nature a mis sur la motte n'y étaient pas, l'homme et la femme se seraient rarement foutus sans que l'un des deux pubis par le frottement, ne se fut pelé ou abîmé ; c'est pourquoi la prévoyante nature y avait apporté remède en leur mettant une toison laineuse tout autour ».

Vous ne savez toujours pas quoi vous offrir à Noël ?...

Stéphane Beau

Le Grognard n°12, décembre 2009
L'ANARCHIE

Élisée Reclus, Mille et une nuits, 2009



La révolte est à la mode. En quelques semaines, grâce à la bêtise conjointe des autorités et des médias, Julien Coupat, obscur râleur, s’est hissé au statut de nouvelle icône de la rébellion. L’Insurrecion qui vient, livre dont on suppose qu’il est l’auteur, est devenu un best-seller. Noam Chomsky publie un nouveau bouquin tous les mois que l’on peut trouver dans presque toutes les maisons de la presse, entre le dernier Marc Lévy et les confessions de Lance Armstrong… De la même manière, on ne compte plus les magazines, journaux et revues qui ressortent des dossiers sur Marx, sur l’anti-capitalisme, sur la désobéissance civile… Sur le fond, tout cela n’est pas pour me déplaire même si je reste profondément perplexe : quand la condamnation du capitalisme et de ses méfaits devient un produit de consommation comme les autres il y a matière, à mon sens, à s’inquiéter. À ce titre, le comble du paradoxe a été atteint, il y a quelques mois de cela, avec la publication d’un petit manifeste intitulé Ne sauvons pas le système qui nous broie (éditions Le Passager Clandestin) que l’on trouve un peu partout... dans un grand nombre de supermarchés !!

Pourquoi faire la fine bouche me direz-vous ? Si ces livres se vendent de plus en plus c’est que le public qui leur trouve un intérêt augmente de manière conséquente ! Pas si sûr : les dernières élections montrent très bien que les partis censés porter ces idées ne dépassent pas le niveau des pâquerettes. Alors, la révolte ? Nouveau joujou pour bobos et autres cadres moyens qui, entre deux tours de 4X4 et deux investissements en bourse ont besoin de se donner l’illusion qu’ils ont su rester cool et ouverts d’esprit…

C’est dans ce contexte que les éditions des 1001 nuits rééditent L’Anarchie d’Élisée Reclus, agrémentée d’une très intelligente présentation signée Jérôme Solal. Excellente idée au demeurant que cette réédition, car cet étonnant bonhomme, géographe érudit et poète, ami de Bakounine et de Kropotkine, sorte de grand père spirituel de Kenneth White, mérite grandement d’être redécouvert. Mais la relecture, en 2009, du texte de cette conférence prononcée en 1894 à Bruxelles laisse forcément quelque peu perplexe. Certes, les idées sont belles, la croyance en la possibilité d’un monde meilleur, plus égalitaire, plus soucieux du libre épanouissement des individus ne peut que nous convenir. Mais ce monde, où est-il ? Il y a 115 ans de cela Élisée Reclus écrivait : « Notre nouveau monde point autour de nous, comme germerait une flore nouvelle sous le détritus des âges. Non seulement il n’est pas chimérique, comme on le répète sans cesse, mais il se montre déjà sous mille formes : aveugle est l’homme qui ne sait pas l’observer ».

Aveugle ? Bon, alors je vais de ce pas prendre un nouveau rendez-vous avec mon ophtalmologiste !

Stéphane Beau

Le Grognard n°11, septembre 2009
NIETZSCHE ET LA PROBITE
Louis Godbout, Liber, 2009


Le Nietzsche et la probité, de Louis Godbout est sans aucun doute un des livres les plus intelligents que j’ai lu sur Nietzsche depuis bien longtemps. Et Dieu sait pourtant que le philosophe à moustache inspire à longueur d’année, et cela depuis des décennies,  son lot de commentateurs.
L’idée de Godbout est simple : le plus important, pour Nietzsche, ce n’était pas la Vérité ou la véracité, comme on l’a parfois prétendu, mais la « probité », curieuse notion qui se situe à la fois en deçà et au-delà de la Vérité. Car pour Nietzsche, « la question préalable n’a jamais été posée : le problème du sens de la volonté de vérité est logiquement antérieur à celui de la vérité. Cette mise au jour de la nature problématique de la volonté de vérité, de la véracité platonico-chrétienne, constitue la contribution proprement nietzschéenne à la critique philosophique » (p.223). Autrement dit, comme le souligne Louis Godbout : « ce qui est impardonnable chez un philosophe n’est pas l’erreur mais le relâchement de son souci pour la vérité ».
Tout au long de son étude, Louis Godbout s’applique à démontrer, avec beaucoup de finesse, comment cette quête de la probité qui s’élabore tranquillement, tout au long de l’œuvre de Nietzsche, constitue un fil directeur aussi simple qu’efficace qui permet de donner un sens et une certaine unité à l’ensemble de ses écrits, quels que puissent être leurs éventuels degrés de contradiction.
Parmi les chapitres les plus marquants, signalons celui que l’auteur consacre à l’influence des moralistes français sur la pensée de Nietzsche, de La Rochefoucauld, mais aussi de Montaigne et de Pascal auxquels le philosophe allemand ne cessera jamais de faire référence, non pas parce qu’il se retrouve particulièrement dans leurs conclusions, mais parce que leur démarche, en terme de probité, est extrêmement voisine de la sienne.
Signalons également la lecture inhabituelle mais très intéressante que Louis Godbout fait de la notion de « surhumain » en tant « qu’enfance retrouvée », c’est-à-dire, comme retour sur sa propre innocence, sur son propre moi, sur sa propre lucidité. Cette approche, certes quelque peu déroutante a au moins l’avantage de nous apporter un éclairage original sur la notion d’amor fati, chère à Nietzsche et, elle aussi, bien trop souvent commentée de manière très discutable. Ainsi, cette réconciliation avec soi-même et avec sa propre lucidité qu’implique le surhumain (c’est-à-dire, le retour à l’innocence originelle et enfantine) « est aussi, indirectement, une façon de se réconcilier avec la vie. Tel est selon nous le sens de l’amor fati : par sa résolution d’embrasser pleinement cette conscience élargie par deux mille ans de volonté de vérité, Nietzsche ne pose pas le principe d’une éthique nouvelle, mais prend acte du fait que la seule réconciliation possible pour le philosophe, comme pour la conscience platonico-chrétienne en général, est d’assumer jusqu’en ses conséquences ultimes son effort de lucidité » (p.225).
Nous ne pouvons nous permettre ici de survoler que quelques aspects de la richesse du livre de Louis Godbout. Mais chaque page peut servir de tremplin à des réflexions et à des extrapolations infinies. Bref, un livre à ne manquer sous aucun prétexte si vous aimez Nietzsche.
Stéphane Beau
Le Grognard n°10, juin 2009
ESSAI SUR L’INDIVIDUALISME
Eugène Fournière, Le Bord de l'eau, 2009

Les éditions Le Bord de l’eau ont eu l’excellente idée de rééditer L’Essai sur l’individualisme d’Eugène Fournière[1] dans leur très riche collection « Bibliothèque Républicaine » qui avait déjà ouvert ses portes à plusieurs autres illustres oubliés tels qu’Alfred Fouillée ou Léon Bourgeois. L’initiative mérite grandement d’être louée car c’est un pari éditorial qui ne manque pas de culot.
Qui se souvient, en effet d’Eugène Fournière, mis à part quelques rats de bibliothèques et quelques historiens du socialisme (et encore…) ? Quasiment personne. Comme tous ceux qui, tels les Tarde, Palante et autres penseurs portant le cœur à gauche ont, à l’aube du 20e siècle, prétendu défendre l’individu contre l’hégémonie scientifique du holisme et la suprématie politique du marxisme, Fournière a été consciencieusement écarté des débats.
Et cette mise à l’écart, hélas, nous en payons toujours les frais, car il a fallu attendre plus d’un siècle pour que la question de l’individu recommence enfin à recouvrer quelques lettres de noblesse, notamment, et de manière assez inattendue, à l’extrême gauche, chez les têtes pensantes de la Ligue Communiste révolutionnaire (chez Corcuff notamment, mais aussi chez Besancenot[2])
Certes, le livre de Fournière ne nous apporte pas de réponses miraculeuses, mais il a tout du moins le mérite de nous obliger à reconsidérer certains a priori, notamment celui qui veut que la notion d’« individu » soit nécessairement une notion libérale de droite. Pour Fournière, cette proposition n’a aucun fondement : la pensée de gauche n’entre aucunement en contradiction avec la pensée individualiste, bien au contraire : l’individualisme est en réalité le but ultime du socialisme. Autrement dit, le socialisme ne vise pas le bonheur de tous mais le bonheur de chacun. Nuance importante, à laquelle des personnalités comme Jaurès ou Durkheim seront un temps sensibles avant de succomber à l’idée que chaque individu doit plutôt être défini par ce qui le rattache à ses semblables que par ce qui l’en différencie.
En prenant la défense de l’individualisme sans rien rejeter de sa sensibilité de gauche, Fournière nous oblige à réviser par la même occasion nos jugements sur le libéralisme. À force de s’acharner à rejeter en bloc tout ce qui pouvait porter la marque de l’héritage du libéralisme, la gauche a fini par se couper de tout un pan de sa propre richesse. L’individu est avant tout une notion libérale ? C’est exact, mais l’individu ne doit pas être confondu avec le libéralisme. Le libéralisme propose une vision précise de l’individu qui s’accorde avec sa conception de libre-échangisme et d’harmonie économique. Mais la vision libérale oublie un fait essentiel, à savoir, comme le souligne Fournière que « la coopération pour l’existence est aussi ancienne, aussi organique, que la lutte pour l’existence ». L’individu n’est ni bon ni mauvais. Il n’est pas ce petit robot rationnel et positif rêvé par les libéraux, pas plus que cet élément dangereux qui doit être soumis au groupe comme le théoriseront les collectivistes. Non, les individus sont des êtres uniques, qui tous ont leur raison de vivre et qui, si on s’attache à diminuer les raisons qu’ils ont de lutter les uns contre les autres, n’ont aucune raison de ne pas parvenir à vivre dans une certaine harmonie.
La pensée de Fournière frôle parfois l’utopie un peu facile, c’est indéniable, mais la manière dont il vient redistribuer les cartes entre individualisme et collectivisme, libéralisme et socialisme aurait tout à gagner à redevenir centrale dans les débats des actuels partis de gauche. Le Parti socialiste, hélas, semble être à des années lumières d’une telle réflexion. Espérons que le Nouveau Parti Anticapitaliste (qui est d’ailleurs intelligemment revenu sur son premier projet de s’appeler Nouveau Parti Antilibéral) redonnera vie aux questions soulevées par Fournière et permettra enfin au débat politique de retrouver un peu de hauteur.
Applaudissons, pour finir, la brillante et exhaustive présentation de cette réédition de l’Essai sur l’Individualisme. Elle est signée Philippe Chanial.
Stéphane Beau
Le Grognard n°10, juin 2009

[1] Initialement paru en 1901 chez Alcan.
[2] Cf. à ce sujet l’entretien accordé par Olivier Besancenot à Philippe Corcu: « Ma génération et l’individualisme » in Nouveaux défis pour la gauche radicale, émancipation & individualité, Le Bord de l’eau, 2004.
MICHEL ONFRAY, LA FORCE MAJEURE DE L’ATHEISME

Alain Jugnon, Editions Pleins Feux, 2006



On sait que les plus violents séismes sont généralement suivis par une série de répliques de moindre amplitude. On découvre, grâce à Alain Jugnon, que ce phénomène naturel se retrouve également dans le domaine de la philosophie. Il y a un peu plus d’un an de cela, nous découvrions le Traité d’Athéologie de Michel Onfray ; aujourd’hui, nous subissons sa réplique : Michel Onfray, la force majeure de l’athéisme.

Que dire de ce livre ? Si j’avais laissé à mon petit neveu le soin de se charger de sa recension il aurait sûrement attaqué avec une saillie du genre : « Il se la pète trop grave le Jugnon ». Mais comme je suis un garçon civilisé et que mon petit neveu a bien mieux à faire que de se soucier de philosopher, je vais m’efforcer pour ma part de développer un argumentaire un peu moins elliptique !

Depuis la parution du Traité d’Athéologie je ne cesse de clamer que, indépendamment de la valeur et la véracité des arguments mis en avant par Onfray, ce livre est dangereux car, loin d’ouvrir les portes à un débat constructif et réfléchi, il lâche la bride à tous les débordements idéologiques et ouvre la porte à toutes les élucubrations. Et pas seulement dans le camps des croyants ! Ces derniers, représentés par des auteurs tels que Mathieu Baumier ou Irène Fernandez, ont d’ailleurs été assez cohérents dans leurs réponses. Ils ont dénoncé les limites et les imprécisions du pamphlet d’Onfray et ils ont profité de la brèche qu’ils venaient d’ouvrir pour remettre une couche de vernis sur leur dogmatisme et nous rejouer la rengaine du gentil petit Jésus et du Dieu est amour… C’est déprimant, pour l’athée que je suis, mais c’est de bonne guerre : difficile de leur reprocher d’avoir saisi le bâton qu’Onfray leur tendait si généreusement.

Il m’est plus difficile de pardonner à Alain Jugnon le « Sous-Traité d’Athéologie » qu’il nous livre aujourd’hui. Quoi ? C’est ça l’athéisme ? C’est cette espèce de marmelade verbale mystico-politico-intellectualo-puérile ? À l’instar de Georges Palante, réglant en son temps, leur compte à quelques illuminés, j’ai envie de dire, une fois le livre de Jugnon refermé : « J’avoue que ce style me navre et que de semblables explications me consternent. Je songe malgré moi à cette secte des Aéolistes dont il est question dans le Conte du Tonneau de Swift, secte des adorateurs du Vent, qui puisent leur inspiration dans les outres d’Eole »[1].

Du vent ! Voilà ce qu’on trouve dans le livre d’Alain Jugnon, des propos alambiqués et prétentieux, des idées qui sonnent creux, beaucoup d’effets de manches, des grandiloquences qui tombent à plat, mais concrètement ? Rien de bien solide, rien de bien neuf. Rien de plus que ce que Michel Onfray n’ait déjà dit, avec plus de talent et dans un style plus fluide. On nous parle de Révolution, de Mort de Dieu, d’Individu contre la nation, mais c’est juste pour faire des phrases, des bons mots, histoire de montrer qu’on est un esprit supérieur et qu’on n’est pas le premier venu… Pitoyable.

Et quand je pense que c’est le même Jugnon qui, à la page 13 de son livre reproche aux chroniqueurs du Journal de la Culture (qui n’était pas encore La Presse Littéraire) leur style hargneux et juvénile ! Preuve s’il en est que le meilleur comique est toujours involontaire !

L’athéisme est bien malade et ses pires ennemis ne sont pas du côté que l’on pense !

Stéphane Beau
Site Georges Palante, février 2006



[1] Chronique philosophique du Mercure de France, 1er avril 1920.
CHIENNE DE VIE
Sylvie Cognard, éditions du Petit Pavé, 2009
Après avoir exprimé dans Toubib de cité, malade du régime (éd. Du Petit Pavé, 2007) toute l’étendue de sa révolte vis-à-vis du système de santé, Sylvie Cognard, médecin de son état, revient avec Chienne de vie, un nouveau recueil au sein duquel elle dessine de très émouvants portraits de quelques uns de ses anciens patients : Eddy Bagarre et sa passion pour la bouteille, Lilas qui gagnera son combat contre ses démons, Mimi ou Solveig qui, elles, le perdront ; on y croise Hugo qui a survécu à la folie meurtrière de sa mère, Marie qui vit au milieu de ses chats, Alain dont le corps n’en peut plus de souffrir au travail ; on y découvre des parcours de vie chargés de souffrances, de peines, de douleurs, mais on y côtoie aussi des personnages incroyables, riches en couleurs, souvent très en décalage avec les normes « sociales », mais en même temps, tellement plus « véridiques » que nombre de ces bien-pensants qui croient que leur parfaite intégration leur donne le droit de juger les différences des autres…

Chienne de vie… Drôle de titre pour un recueil à ce point débordant d’amour, d’empathie, pour des récits qui, aussi durs soient-ils, sont toujours profondément humains, généreux et riches d’espoirs. Chienne de vie, oui, dans le sens où, de toute manière, dans tous les cas et coûte que coûte, c’est la vie qui a toujours le dernier mot. Et un grand coup de chapeau à l’auteur qui redonne grâce à son livre, un peu de dignité et de grandeur à ces héros malmenés, rejetés, exclus, qui en savent bien plus long sur la vie, sur le bien et le mal, que la plupart d’entre nous.
Stéphane Beau

Blog du Grognard, décembre 2009
ARRETER D’ECRIRE
David Markson, Éditions Le Cherche Midi, 2007



« Thoreau : combien d’hommes ont daté une nouvelle période de leur vie d’après la lecture d’un livre ? »(p.142). L’écho de cette phrase, piochée parmi les centaines de fragments qui composent le livre de David Markson, résonne encore en moi une fois le volume refermé. Oui, sans doute, Arrêter d’écrire fera « date », chez moi, je pense, car sa lecture m’a cueilli dans une période de violent dégoût de tout, dans une période, longue de plusieurs mois, ou je me suis retrouvé incapable de lire quoi que ce soit, d’écrire la moindre ligne ou d’aligner deux pensées cohérentes. Dans ce contexte, le texte de Markson, dont j’avais déjà fort apprécié La Maîtresse de Wittgenstein (P.O.L.), m’a touché de plein fouet. Le titre déjà : Arrêter d’écrire ! Mettre un terme à cette vaste mascarade qu’est la littérature, ranger son crayon, remiser ses feuilles, recommencer à vivre, empiler tous ses livres dans un coin du grenier et ne plus perdre son temps à des choses aussi vaines ! N’est-ce pas cela la véritable santé psychologique ? La seule logique intellectuelle rationnelle ? Nous n’avons que quelques dizaines d’années à perdre sur cette terre et, pour certains d’entre nous, nous les passons le nez plongé dans des feuilles de papier noircies de milliers de petits signes noirs... On en a interné pour moins que ça !

Le livre de Markson pourtant, à première vue, a tout du livre gadget, de l’exercice de style, avec son accumulation de citations, de notes sur les causes de décès des écrivains et autres artistes célèbres, avec ses anecdotes. Très vite, toutefois, on s’aperçoit que le volume que l’on tient dans ses mains va bien au-delà d’une vague démonstration d’érudition, et que Markson réussit ce coup de génie d’écrire un livre qui décrit, mieux que n’importe quelle étude psychologique, l’impossibilité d’écrire et qui constitue, comme il le dit lui-même, « une étude approfondie sur les maladies de la vie artistique » (p.89).

Car toute l’ambivalence de la création est là : on a beau savoir que cela ne sert à rien, que tout est vain, que nous sommes mortels et que, comme nous le rappelle Markson, même les plus grands auteurs finissent par mourir le besoin de créer, de produire, ou plus simplement de s’emplir du spectacle de la création – en tant que lecteur, auditeur, etc. – finit toujours par nous rattraper par les cheveux et à nous remettre le nez dans nos livres, nos disques, nos tableaux... L’art est une drogue, comme l’alcool On a beau s’en gaver jusqu’à la nausée, dès que les dernières vapeurs du dégoût s’estompent, on y replonge.

Arrêter d’écrire donc ? Arrêter de souffrir ? Arrêter de jouir, aussi de cette distance d’avec le monde que l’art nous offre ? Arrêter de faire semblant de vivre et retourner dans la vraie vie ? Autant de questions essentielles – existentielles – qu’avec beaucoup de légèreté et d’intelligence Markson laisse éclore dans le cerveau de ses lecteurs. Autant de questions dont l’écho continue à résonner en nous une fois le livre refermé.

Stéphane Beau
La Presse Littéraire, n°14, mars 2008
QUELLE DEMOCRATIE VOULONS-NOUS ? PIECES POUR UN DEBAT

Collectif sous la direction d’Alain Caillé, La découverte, janvier 2006



Douze auteurs[1], parmi lesquels des sociologues, des économistes, des philosophes ou des biologistes, ont exprimé, au début du mois de janvier 2006, à l’occasion d’un colloque organisé par Attac, leurs sentiments sur l’Idéal démocratique aujourd’hui. Les textes de leurs interventions forment la matière de Quelle démocratie voulons-nous ? Pièces pour un débat.

L’idée qui sert de fil conducteur aux douze articles qui composent ce petit livre est simple : On nous explique, depuis des décennies, que nos sociétés industrialisées sont gangrenées par la surconsommation, le gaspillage, la dissolution des liens sociaux, par la montée inquiétante de l’individualisme, de l’égoïsme, du libéralisme, par le déclin des valeurs collectives. Les syndicats sont en perdition, les partis politiques ne se portent guère mieux…

La plupart des discours politiques, de gauche comme de droite, ne cessent, eux aussi, d’enchaîner d’éternelles variations autour de ces mêmes leitmotivs : nos sociétés vont mal, les solidarités se désagrègent, l’égoïsme prospère : il faut stopper la marche du déclin, recréer du lien, refonder du collectif. Le bilan est tellement sombre qu’on est en droit de se demander quel sens et quelle valeur peut conserver le modèle démocratique dans cette effroyable déroute idéologique, culturelle et sociale ?

Les auteurs qui s’expriment dans Quelle démocratie voulons-nous ? Pièces pour un débat ont, pour la majorité, l’intelligence de ne pas poser le problème en ces termes. Ils ne nient pas la réalité des faits détaillés plus haut, et ils sont presque tous d’accord pour admettre que la démocratie est bien malade. Mais il ne s’agit pas, pour eux, de crier au loup et de s’appesantir, une fois de plus, sur le caractère dramatique de ces tristes constats. Ils nous incitent à faire preuve de pragmatisme.

Le monde (occidental) dans lequel nous vivons est tombé dans l’esclavage des contraintes économiques ? C’est un monde où l’idéologie libérale jouit d’un monopole quasi absolu ? L’individualisme s’affirme comme étant un mode dominant d’appréhension du monde ? Très bien, acceptons ces données comme telles. Le principe de délégation, en politique est en perte de vitesse, tout comme les structures politiques traditionnelles, partis, syndicats ? C’est une réalité que nous n’avons d’autre choix que d’admettre. La logique de réseaux prend le dessus sur le modèle hiérarchique et pyramidal qui dominait jusqu’à lors ? Et bien soit, prenons acte de cette évolution.

La question qu’il nous faut résoudre aujourd’hui n’est plus de chercher à savoir comment limiter ou inverser toutes ces évolutions, mais bien de déterminer comment on peut les intégrer à réflexion pour nous aider à redonner du sens au principe démocratique. Ce que nous devons maintenant voir c’est comment, en tenant compte du diagnostic posé, on peut continuer à croire à la démocratie. Et pour cela, il importe moins de s’enflammer ou de s’épuiser à imaginer le monde tel qu’il devrait être que de s’appliquer à déterminer de quelle manière on peut s’adapter à ce qu’il est.

Les auteurs des douze articles nous apportent quelques pistes de réflexions qui nous amènent à reconsidérer notre point de vue sur l’Idéal démocratique.

Une de ces pistes tourne autour de l’idée de conflit. Alors que, pour la plupart, les défenseurs de l’idéal démocratique rêvent d’un monde pacifié et unifié, plusieurs voix s’élèvent pour rappeler que la démocratie ne doit pas être envisagée comme une machine à produire du consensus, mais bien plutôt comme étant fondamentalement un espace de conflit et de désaccord. La démocratie doit favoriser un « engagement de tensions [et] aménager ces tensions, plutôt que de s’illusionner sur leur suppression »[2].

Comme nous le rappelle Patrick Viveret : « Ce n’est pas le conflit qui est dangereux mais la violence, ce n’est pas le désaccord ou le dissensus qui mine un débat mais le procès d’intention, le malentendu, le soupçon. Quand on s’est suffisamment écoutés pour se mettre d’accord sur les objets du désaccord, on constate une progression qualitative du débat »[3].

Cette revalorisation de la notion d’engagement est importante car elle vient battre en brèche une des conceptions les plus emblématiques de l’idéal démocratique : l’idée que la majorité a toujours raison.

Plus que la majorité, c’est le débat qui compte. Et le débat est sans aucun doute le grand perdant du jeu politique tel qu’il est mené depuis de très longues années dans nos pays industrialisés. Régulièrement, à l’occasion de quelque grand événement électoral, chacun est sommé de choisir son camp et, une fois que le nom du vainqueur est connu, ceux qui n’ont pas voté pour lui, n’ont plus rien d’autre à faire que d’attendre la prochaine échéance électorale pour exprimer leur désaccord. Mais où est le débat là-dedans ? Où est la démocratie ? Comment redonner une place au dialogue permanent des citoyens. Comment laisser une place aux minorités sans déstabiliser l’équilibre global ? Voilà les vraies questions.

Quelques propositions nous sont faites dans Quelle démocratie voulons-nous ? Pièces pour un débat. Parmi elles, nous retenons par exemple l’idée de la « Conférence de citoyens » dont Jacques Testart nous dresse un portrait précis[4]. Nous entendons également l’intérêt qu’il peut y avoir à concevoir le monde social dans une logique égalitaire de réseau, logique opposée au modèle hiérarchique et pyramidal actuellement dominant (même si, comme Thomas Coutrot[5], nous estimons qu’il faut également se garder d’un éventuel « fétichisme du réseau »).

Un des autres points forts du livre est de porter un regard relativement objectif sur la question du libéralisme, ce qui est suffisamment rare pour qu’on le signale ! Bien qu’écrits par des auteurs dont la sensibilité politique penche clairement à gauche, les articles rassemblés dans le volume nous invitent à repenser la place de l’idéologie libérale dans la logique démocratique.

Pour la plupart, les différents intervenants du livre s’accordent à admettre qu’il faut dissocier ce qui relève du libéralisme politique de ce qui relève du libéralisme économique. Seulement, si tous sont se rejoignent pour clamer que le libéralisme économique est l’ennemi de la démocratie, plusieurs d’entre eux nous rappellent tout de même que le principe originel de la démocratie découle directement de la pensée libérale (telle que celle-ci s’est exprimée dans les études politiques ou philosophiques de ses premiers défenseurs). Certes, des auteurs comme Christian Lazzeri[6] où Jean-Louis Laville[7] restent plus ou moins persuadés qu’il n’y a rien de fondamentalement bon à retenir du libéralisme (même politique), et leurs arguments ont du poids : comment, en effet, démêler concrètement ce qui, dans le libéralisme, procède de l’économique, et ce qui se rattache au politique ? N’oublions pas que le libéralisme politique, dès ses origines, montre une fâcheuse tendance à mélanger les personnes et les biens, à protéger aussi bien les droits des individus que ceux de la propriété privée ou du libre échange.

D’autres auteurs, tel Thomas Coutrot, estiment au contraire que la « refondation » de la démocratie « doit s’alimenter […] aux deux sources vives que sont le libéralisme politique des lumières et la tradition socialiste libertaire » [8] et que, malgré ses défauts, le modèle libéral fait partie intégrante de la dynamique démocratique.

Le dernier point sur lequel les textes qui nous sont proposés nous invitent à nous interroger nous renvoie à la question de l’individualisme. Poursuivant ici une réflexion qu’il a amorcée depuis quelques années dans ses livres (La Société de verre, La Question individualiste) ou dans différents articles, Philippe Corcuff nous rappelle que la question individualiste est une question essentielle pour la démocratie.

Qu’on s’en réjouisse ou qu’on le déplore, le temps est fini où le collectif primait. Aujourd’hui, les individus aspirent à être reconnus tous, individuellement, non plus en fonction de leur attachement à tel ou tel groupe, telle ou telle ethnie etc., mais en fonction de ce qui les distingue des autres, de ce qui fait d’eux des êtres uniques. Le problème n’est pas tant de savoir si cette évolution est ou non condamnable : on peut en avoir une lecture « critique » comme une lecture « compréhensive ». Ce qu’il faut surtout comprendre, c’est que, Sur le plan de la démocratie, les tendances individualisatrices ont aussi des effets négatifs et positifs : elles contribuent (avec d’autres facteurs) à un désinvestissement relatif des formes traditionnelles d’action collective (notamment une certaine désaffection à l’égard des partis politiques) et de la démocratie représentative (à travers l’abstention ou un vote plus « intermittent ») ; elles participent aussi à l’émergence de formes déplacées d’engagement[9].

Encore très rattachée à l’idéologie libérale, la question individualiste est trop souvent réduite à ses expressions les plus critiquables : égoïsme, refus de l’autre, absence de respect à l’égard d’autrui. Corcuff milite pour sa part pour un réinvestissement par la gauche de l’individualisme tel qu’il pouvait être porté, aux premières heures du socialisme, par des politiciens tels que Jaurès, ou par des penseurs comme Eugène Fournière. Il revendique un individu libre mais responsable, non soumis au groupe mais soucieux de s’engager dans le débat collectif.

Ses propos rejoignent ceux de Roger Sue qui nous explique que l’on « réalise encore mal que l’individualisme d’aujourd’hui est moins celui du repli sur soi qu’une relation à partir de soi que chacun « négocie » avec les autres sur des bases de liberté, d’autonomie et d’égalité. Cet individualisme « relationnel », qui ne s’apparente ni au lien communautaire ni au seul intérêt individuel, relève d’un registre bien particulier de la sociabilité : celui de l’association »[10].

Au final, ce qui ressort de ce livre, c’est le sentiment qu’il subsiste, pour la démocratie, une marge de manœuvre non négligeable. C’est également le constat, peut-être un peu éculé, mais toujours valide, que le modèle démocratique reste, jusqu’à preuve du contraire, le mode d’équilibre politique qui nous protège le mieux des dérives totalitaires et (pour reprendre le terme d’Alain Caillé) des dérives parcellitaires (société d’individus parcellisés).

Terminons cette recension par une mention spéciale pour deux articles que nous avons déjà eu l’occasion de citer à plusieurs reprises.

Celui de Thomas Coutrot tout d’abord, qui démonte intelligemment les positions exposées par Negri et Hardt, les deux idoles de la pensée alter mondialiste, dans leur ouvrage intitulé Multitude, et qui montre bien la vacuité de leur prétentieux jargon : « Le travail de Hardt et Negri est d’une critique difficile. Son extrême ambition théorique laisse souvent le lecteur pantois et démuni ; sa méthode déroute, faite d’un mélange de notations empiriques parfois justes, souvent exagérées, et de fulgurances prophétiques hasardeuses »[11].

C’est également avec beaucoup de justesse qu’il dénonce les « raccourcis dangereux » de la « nouvelle science de la démocratie » que les deux auteurs prétendent fonder. On se méfie généralement de ceux qui menacent d’abattre la démocratie : on ne méfie par contre jamais assez de ceux qui prétendent se battre en son nom !

Une mention spéciale aussi pour l’article de Philippe Corcuff qui nous explique que le principe même de démocratie est très fortement encombré de présupposés anthropologiques et historiques, présupposés qui nous empêchent bien souvent de porter un regard objectif sur sa nature réelle. Il nous donne deux exemples de ces présupposés : l’idée que la démocratie est un principe naturel (et non pas une réalité construite), et le fantasme de la « Fin de l’histoire » qui, même fortement ébranlé, continue à résonner puissamment dans nos têtes. Il nous rappelle enfin que l’idéal démocratique n’est bien, comme les mots l’indiquent, qu’un idéal : « Si on parle de la démocratie en tant qu’idéal, cela signifie qu’on ne la considère pas comme une donnée « naturelle » des sociétés humaines, ni comme quelque chose de complètement inscrit dans les faits, ou comme un mouvement inéluctable, mais comme une construction historique fragile, partielle, lacunaire, toujours inaboutie, toujours à recommencer et à améliorer, dans un écart entre cet idéal et des réalisations limitées, voire déformées »[12].
Stéphane Beau
Site Georges Palante, février 2006


[1] Christophe Aguiton, Geneviève Azam, André Bellon, Thierry Brugvin, Alain Caillé, Philippe Corcuff, Thomas Coutrot, Jean-Louis Laville, Christian Lazzeri, Roger Sue, Jacques testart et Patrick Viveret.
[2] Philippe Corcuff, p.83 « La Question démocratique, entre présupposés philosophiques et défis individualistes ».
[3] Patrick Viveret, p.33 « Qualité démocratique et construction des désaccords ».
[4] Jacques Testart, p.39 « Science, démocratie et forums hybrides ».
[5] Thomas Coutrot « "Multitude" et démocratie : le grand saut périlleux ».
[6] Christian Lazzeri « "Exporter" une démocratie libérale ? Quel libéralisme ? ».
[7] Jean-Louis Laville « Repenser les rapports entre démocratie et économie ».
[8] Thomas Coutrot, p.55.
[9] Philippe Corcuff, p.85.
[10] Roger Sue, p.21 (L’Affirmation politique de la société civile).
[11] Thomas Coutrot, p.51.
[12] Philippe Corcuff, p.78.