L’INDIVIDUALISME EST UN HUMANISME

François de Singly, La Tour-d’Aigues, Editions de l’Aube, 2005



Commençons par applaudir vivement au projet de l’auteur. A une époque où l’individualisme est encore considéré, par une grande majorité de personnes, comme une des sources premières de tous les maux de l’humanité, clamer haut et fort que l’individualisme est un humanisme est, somme toute, un acte assez courageux. Certes, François de Singly ne s’aventure pas seul sur cette piste glissante. Autour de lui, d’autres sociologues semblent également découvrir depuis quelque temps que, finalement, la société est composée d’individus, et qu’à force d’assimiler ces derniers à des classes, des groupes, des catégories socioprofessionnelles, à des sexes ou à des tranches d’âge, on passe peut-être à côté de quelque chose d’important, voire d’essentiel. Citons par exemple, parmi les sociologues français qui travaillent à redonner à l’individu quelques lettres de noblesse, les noms de Philippe Corcuff, de Jean-Claude Kaufmann, de Bernard Lahire, de Danilo Martuccelli, ou de François Dubet. Bien sûr, selon les sensibilités de ces différents auteurs, la question de l’individualisme est abordée plus ou moins directement et sous des angles différents. Malgré tout, tous s’entendent pour admettre que la sociologie contemporaine ne peut plus faire l’impasse sur l’individu et qu’il faut réinventer des modèles d’analyse du social qui n’écrasent plus les singularités au seul profit des généralités. François de Singly annonce la couleur dès les premières pages de son livre : « Ce livre s’appuie sur une partie du « credo » du philosophe pragmatiste, John Dewey : « Je souhaiterais maintenant insister plus que dans le passé sur le fait que les individus sont, en dernière analyse, les facteurs décisifs de la nature et du mouvement de la vie sociale... Je suis conduit à insister sur l’idée que seules l’initiative volontaire et la coopération volontaire des individus peuvent produire des institutions sociales qui protégeront les libertés nécessaires pour accomplir le développement d’une individualité véritable » (1939) (p. 10). »

Etant pleinement convaincu du bien-fondé de cette formule, nous ne pouvons que féliciter François de Singly d’en faire, en quelque sorte, la clef de voûte de sa réflexion sur l’individualisme. Ce qui est plus gênant, chez de Singly comme d’ailleurs chez la plupart des autres sociologues concernés par la question individualiste, c’est que, d’une manière générale, ils oublient que leur approche sociologique de l’individualisme, loin d’être neuve et originale, a déjà été pensée, dans des formulations quasi semblables, dès les dernières années du 19e siècle. Parmi les précurseurs de cette sociologie de l’individu on peut bien sûr citer le très connu et très officiel Max Weber, ou encore Georg Simmel, sociologue allemand (1858-1918), qui retrouve un second souffle depuis quelques années dans le panthéon des sociologues respectables (c’est d’ailleurs une citation de ce dernier que François de Singly a choisi de mettre en exergue de son ouvrage). On peut également rappeler, en passant (De Singly, Corcuff...), que Durkheim lui-même se disait individualiste. Mais pourquoi, par exemple, les noms de Gabriel de Tarde (1843-1904) ou de Georges Palante (1862-1925), deux penseurs qui ont beaucoup écrit sur l’individu et l’individualisme, n’apparaissent-ils jamais dans les bibliographies des ouvrages de sociologie consacrés à la question individualiste ? Relisons pourtant que ce que Tarde écrivait dès 1898 : « Chaque individu historique a été une humanité nouvelle en projet, et tout son être individuel, tout son effort individuel n’a été que l’affirmation de cet universel fragmentaire qu’il portait en lui. Et de ces idées sans nombre, de ces grands programmes patriotiques ou humanitaires, qui dominent, comme de grands drapeaux mutuellement déchirés, la mêlée humaine, un seul survivra, c’est possible, un seul sur des myriades, mais lui-même aura été individuel à l’origine, jailli un jour du cerveau ou du cœur d’un homme; et je veux bien que son triomphe ait été nécessaire, mais sa nécessité, qui se révèle après coup, que nul d’avance n’a prévue, que nul n’a pu prévoir avec certitude, n’est que l’expression verbale de la supériorité des efforts individuels mis au service de cette conception individuelle[1]. »
De même Palante, dans une formule d’une limpidité exemplaire : « L’individu reste, quoi qu’on dise et quoi qu’on fasse, la source vivante de l’énergie et la mesure de l’idéal[2]. »

Bien sûr, Tarde et Palante n’ont pas connu les charmes de la « post-modernité », ni ceux de mai 68, de la libération des mœurs, du « néo-capitalisme », de l’explosion de la « consommation de masse » et autres grands bouleversements historiques et sociaux qui ont accompagné l’émergence de « l’individu moderne ». Et après ? Cela suffit-il à rayer définitivement leurs noms de l’histoire de la sociologie de l’individu ?
Pour François de Singly, d’une certaine manière, oui. Selon lui, l’histoire de l’individualisme se divise en deux temps : le temps de l’individualisme abstrait et le temps de l’individualisme concret. Dans un sens, il a tout à fait raison de distinguer : « D’un côté, un individualisme qui considère chez tous les êtres humains ce qui les réunit, ce qui leur est commun, à savoir la raison et la commune humanité [individualisme abstrait] De l’autre côté, un individualisme qui recherche ce qui différencie chacun, son originalité, son caractère unique qui demande un traitement différencié [individualisme concret] (p. 26). »

Mais il est plus difficile de le suivre quand il pose l’hypothèse que ces deux modalités de l’individualisme se sont, en quelque sorte, succédées dans le temps : « Pendant la première modernité [milieu du 19e siècle aux années 1960], c’est surtout la vision d’un individu doué de raison qui s’est imposée, et d’un individu « limité » dans son expression personnelle, alors que pendant la seconde modernité [des années 1960 jusqu’à aujourd’hui], l’individu change progressivement de définition et revendique son originalité, son authenticité, tout en voulant aussi son indépendance (p. 59). »
Il ne nie pas que, dans le domaine des idées, une pensée individualiste ait pu exister avant les années 1960, mais cette pensée n’étant pas soutenue par une réalité sociale forte, elle ne semble pas, à ses yeux, mériter d’être retenue. Pourtant, quand on relit Palante, quand on relit Tarde, ou quand on relit les innombrables proses des individualistes anarchistes (Han Ryner, Emile Armand, Manuel Devaldès...), quand on relit Stimer, quand on relit Nietzsche, on retrouve quasiment l’essentiel de ce qu’on peut lire, certes reformulé autrement, reconstruit, re-conceptualisé, remis à jour historiquement et socialement, dans la plupart des livres des penseurs contemporains de l’individualisme.
*
Alors, comment expliquer que tous ces « vieux » auteurs aient su décrire si tôt ce que nos sociologues d’aujourd’hui (re)découvrent si tard ? Nous émettons, pour notre part, l’hypothèse que, si la sociologie naissante autour des années 1900 s’était engagée dans des études sur les logiques de « distinction de soi », sur la manière dont chaque homme ou chaque femme pouvait se concevoir comme « être individuel », peut-être nous aurait-elle permis de constater que l’individu du 21e siècle n’est au fond pas si différent que cela de son homologue du 19e ou de la première moitié du 20 siècle. Qui peut nous dire ce qui se passait réellement en 1900 dans la tête de tel ouvrier vivant dans telle petite ville de France ? Ses idées, ses goûts, ses sensations, ses joies, ses peines, ses espoirs, ses craintes, tout cela méritait d’être pris en compte. Hélas, il n’y avait pas, à l’époque, de sociologue soucieux de recueillir son témoignage et de lui accorder quelques heures d’entretien !
En faisant l’impasse sur les réflexions de tous ces penseurs qui l’ont précédé sur le chemin de la question individualiste, François de Singly se prive pourtant d’un apport théorique non négligeable. Car son livre manque de recul, de perspective. Emporté par son sujet, tout heureux de sa découverte, il offre au lecteur un individualisme bien peigné, bien rasé, parfaitement présentable. S’il avait pris le temps de regarder derrière lui, de lire les réflexions de ses prédécesseurs, il aurait vite constaté que la question individualiste est beaucoup plus complexe que cela, que c’est une idée qui chamboule tout sur son passage, qui réinterroge tout: la démocratie, le respect d’autrui, le pouvoir, la lutte, la violence, la propriété... Tout est à déconstruire et à reconstruire pierre après pierre.
Le principal reproche que nous pourrions donc faire à L’Individualisme est un humanisme est d’être, en quelque sorte, trop « gentil » (terme hélas trop négativement connoté). Il s’agit là d’un petit livre débordant d’idéalisme, bourré d’ « amour », de « lien social », d’ « association », de « dialogue »... François de Singly semble n’avoir qu’un souhait (tout à fait sympathique au demeurant) : que nous finissions tous par nous aimer « les uns (avec) les autres ». Et c’est ce but que, d’une certaine manière, il compte atteindre, en déclarant que « l’individualisme humaniste est un idéal » (p. 117). S’il avait lu Palante, il aurait pu méditer les propos qui suivent, propos qui, c’est un fait, sont nettement moins optimistes, mais peut-être beaucoup plus lucides : « Je n’ai pas d’idéal social. Je crois que toute société est par essence despotique, jalouse non seulement de toute supériorité, mais simplement de toute indépendance et originalité. J’affirme cela de toute société quelle qu’elle soit, démocratique ou théocratique, de la société à venir comme de celle du passé et du présent. – Mais je ne suis pas plus fanatique de l’individu. Je ne vois pas dans l’individu le porteur d’un nouvel idéal, celui qui incarne toute vertu. Je détruis toute idole et n’ai pas de dieu à mettre sur l’autel[3]. »
Palante, qui a toujours clamé son « athéisme social », avait trouvé un nom pour caractériser cette tendance à vouloir que tout finisse toujours par s’organiser pour le mieux, dans le meilleur des mondes possibles, et tout cela, bien sûr, dans l’amour, la fraternité et la bonne volonté de tous. Il parlait « d’esprit prêtre laïc », de survivance de « l’esprit prêtre » dans les esprits modernes et prétendument « laïcs ». Plusieurs passages de Palante expliquent très clairement ce qu’est cet « esprit » qui correspond si bien au livre de François de Singly.
« A son degré supérieur, et tel qu’il se rencontre chez nos intellectuels – philosophes, moralistes, sociologues, professeurs de vie spirituelle et d’action morale – l’esprit prêtre laïc se trouve uni à une certaine conception de la philosophie entendue comme la servante d’un finalisme éthique et d’une foi morale laïque.
[...] Ce que les hommes demandent à la philosophie, c’est de leur donner un premier principe sur lequel fixer leur conduite, un but vers lequel avoir l’illusion de s’orienter.
[...] Ici, l’esprit prêtre laïc se fait le serviteur d’une Idée. Il suppose, comme l’esprit prêtre catholique, un credo doctrinal, une Idéologie dont il s’institue le gardien.
[...] Le prêtre laïc se veut l’ouvrier d’une œuvre désintéressée, Rien d’égoïste ne doit se mêler à sa mission. Il travaille pour l’idée pure ; du moins il le prétend, et parfois il le croit[4]. »
La critique est sans doute sévère (et elle ne concerne d’ailleurs pas seulement François de Singly), mais elle n’est pas injustifiée. Son livre est plein de qualités : son souci de poser la question individualiste dans une optique positive (et de ne pas s’arrêter à l’image de l’individualisme concurrentiel – ou libéral – comme cela se fait généralement) est tout à fait louable. Mais sa foi en « l’homme » prend trop souvent le pas sur l’analyse critique. Il omet de voir que l’individu, comme le disait Nietzsche, n’est jamais qu’un « humain trop humain ». Il est aussi habile à faire le mal qu’à faire le bien, aussi apte à détruire qu’à construire, aussi enclin à aimer qu’à haïr. Une véritable « sociologie de l’individu » ne peut pas faire abstraction de tout ce qu’il y a de plus sombre, de plus faux et de plus vil en chacun de nous. Les Tarde, Palante, Nietzsche et autres précurseurs de la pensée individualiste ne se méprenaient pas sur l’homme. Ils ne niaient pas l’amour, la solidarité, le sens du collectif..., mais ils n’en faisaient pas des idoles idéologiques. C’est pour cela qu’il faut les lire et les relire..., parallèlement, bien sûr, aux livres des Singly, Corcuff, Lahire, etc., livres qui ne perdent rien, pour autant, de leur indéniable valeur.
Stéphane Beau
Critique, n°703, décembre 2005


[1] G. de Tarde, Les Lois sociales, esquisse d’une sociologie, 1898.

[2] G. Palante, « L’Esprit de corps », 1899.

[3] G. Palante, « Autour d’une thèse refusée en Sorbonne », Revue du Mercure de France, 1912.

[4] G. Palante, « L’Esprit prêtre Laïque » (sic), 1909.

SIMPLES CHOSES

Roland Tixier, Editions Le Pont du Change, 2009


Ah, ce sacré vieux Boileau, on a beau dire et se moquer, il avait quand même mis le doigt sur quelque chose avec sa célèbre formule : « Ce qui se conçoit bien s’énonce clairement »… Et justement, clarté, limpidité, fluidité, naturel, tranquillité, sont autant de mots qui viennent immédiatement à l’esprit lorsqu’on se plonge dans la lecture de Simples choses, le nouveau recueil de poésie de Roland Tixier.

Ce recueil de haïkus urbains, comme les définit l’éditeur en quatrième de couverture, aurait tout aussi bien pu s’intituler L’Art du vide ou le Manifeste du rien tant il s’ingénie à nous dévoiler les trésors les plus discrets et les splendeurs les plus ténues qui constituent le quotidien de l’infatigable arpenteur de trottoirs qu’est Roland Tixier. Et ne vous y trompez pas : il n’y a rien de plus difficile que de montrer la poésie de l’évanescent, du fugace, du minuscule, de l’ordinaire, bref, du quotidien…

Roland Tixier, au fil des 180 haïkus qui composent son recueil, nous convie à un voyage au cœur de sa ville, dans les couloirs du métro, dans le bus, dans les parkings :

parking vent du sud
lent ballet aérien
des sacs de Casino

On y croise des gens de tous les jours, des sans-abri, des amoureux, au gré des rues et des parcs, sous une aubette de bus ou à l'ombre d'un tilleul :

odeur de tilleul
à l’improviste à l’instant
un monde bascule

Mais aussi des pies, des moineaux, des pigeons, des merles :

merle sous la pluie
simple solitude
d’un jour de peu d’importance

Avec ses Simples choses, Roland Tixier nous donne à voir le monde tel qu’il devrait nous apparaître dans toute son évidence, toute sa grandeur et toute sa futilité, si nous n’avions pas tous, à longueur de temps, les yeux et les sens obstrués :

j’ouvre les volets
devant moi le vide
tout un ordre accompli.

Stéphane Beau

Blog du Grognard, septembre 2009
UNE BIBLIOTHEQUE DE NUAGES

Christian Bobin, Lettres Vives, 2006




Sans bruit, sans vagues et sans souci des modes littéraires, Christian Bobin continue son petit bonhomme de chemin dans le monde des lettres, publiant de temps à autres, au gré de ses humeurs, un nouveau livre. Comme toujours chez lui, l’épaisseur du volume importe peu. Son dernier opus, Une Bibliothèque de nuages, ne déroge pas à la règle. Au tota1, 73 pages qui peuvent se lire en quelques dizaines de minutes... normalement... Sauf que l’on se surprend tous les deux ou trois paragraphes, le nez en l’air, perdu dans nos songes, à écouter l’écho des mots que nous venons de lire et qui continuent à résonner au plus profond de nous. Car c’est là que réside tout le talent de ce magicien des lettres qu’est Bobin. Contrairement, par exemple, à un Philippe Delerm chantant les louanges de plaisirs étriqués qui fleurent bon le petit fonctionnaire effrayé par son ombre, Christian Bobin se situe dans une autre dimension. Delerm reste dans le domaine de la morale, de cette morale de classe moyenne, aux goûts moyens, aux ambitions moyennes qu’exécrait Nietzsche. (Je me rappelle d’ailleurs que, peu de temps après la parution de La première gorgée de bière et autres plaisirs minuscules un pastiche était sorti sous le titre de La première gorgée de sperme c’est quand même autre chose, pastiche qui venait intelligemment prendre le contre-pied de la bibine delermienne !).
Christian Bobin s’élève, lui, à un autre niveau, dans les hauteurs de « l’enchantement simple », comme il le dit lui-même. Il ne se contente pas, pour sa part, de menus plaisirs. Certes, les motifs de ses plaisirs peuvent être extrêmement simples : un bouquet de fleurs sur une table, un nuage dans le ciel, mais le ravissement est total, et le moindre petit détail est pour lui une invitation à un incroyable voyage au plus profond de lui-même. Il n’y a pas chez lui cette peur de l’excès, cette mentalité de gagne petit qui nous désole chez Delerm. La Bibliothèque de nuages cache en son sein son lot de sentences brèves et lumineuses dont Bobin a le secret : « l’hiver fait le travail des grands maîtres : il simplifie » ; « Sur la neige couvrant la boîte aux lettres, l’étoile minuscule d’une patte d’oiseau – de fraîches nouvelles du ciel. » ; « l’or des genets a été cambriolé et les fougères ne sont pas encore argentées. L’été traverse la prairie sans un sou en poche. »... Parfois, c’est vrai, il tombe à côté et frôle la platitude : « chaque jour peut-être le dernier : il n’en est donc aucun d’insignifiant. » Mais cela est sans importance car, contre vents et marées, le cri de Bobin reste inchangé : « espérance à tout va ! » ; « beaucoup me répondent en me lançant par la fenêtre le contenu de leur pot de chambre mais il en faudrait plus pour éteindre une cargaison de soleils ».
Mon athéisme naturel et irréversible fait que j’ai un peu de mal avec la part la plus religieuse de son œuvre : certains de ses enchantements liés à la contemplation d’un crucifix ou ses messages d’amour à la Vierge Marie me passent largement au dessus de la tête. Mais même là, pourtant, on sent une telle sincérité dans ses propos (ainsi dans cette église où il nous explique qu’il était « si présent à tout que [sa] tête soudain s’arracha à [son] corps et traversa l’église comme un boulet de canon, pulvérisant un vitrail et le mur de la mort »), on sent tellement chez lui qu’il n’y a aucune arrière pensée de prosélytisme qu’on ne peut pas lui en vouloir. Des fois c’est un simple chardon qui déclenche sa rêverie, d’autres fois c’est Jésus ; c’est comme ça, et en bon disciple de Saint François d’Assise il ne cherche pas à hiérarchiser ses plaisirs : une hirondelle, Jésus, un vieux plat ébréché, une cathédrale : la beauté de la vie réside partout, il suffit juste de savoir la surprendre.
Bobin est un poète, un de ces poètes qui se moquent de savoir si leur œuvre est actuelle ou intemporelle, utile ou futile, il se contente simplement de rassembler jours après jours, mois après mois, années après années, des dizaines de pépites, de diamants et de rubis, amassant ainsi patiemment une fortune auprès de laquelle toutes les richesses matérielles ne peuvent apparaître que ridiculement viles et dérisoires.
Stéphane Beau
La Presse Littéraire n°9, mars 2007
LE MYSTERIEUX DOCTEUR CORNELIUS

Gustave Le Rouge, Editions Manucius, 2006

LE SECRÉTAIRE ITALIEN

Caleb Carr Presses de la Cité, 2006




J’ai déjà eu l’occasion d’exprimer ici l’intérêt que je porte à cette littérature dite « populaire »[1], cette littérature d’aventures, d’intrigues, d’énigmes policières et d’inventions futuristes qui a fait la fortune des Maurice Leblanc, des Jules Verne, des Gaston Leroux et autres grands noms du genre. Et le fait est que, quel que soit le jugement que l’on porte sur ce domaine artistique trop souvent considéré comme « mineur », force est de reconnaître qu’au tournant du 19e et du 20e siècle, de nombreux livres ont vu le jour qui ont posé les bases d’un style qui n’avait pas de précédent et qui a disparu avec les premiers chaos du monde moderne. Difficile de dire pourquoi cette littérature me touche plus fortement qu’une grande partie de ce qui se publie aujourd’hui dans le domaine romanesque. Peut-être parce qu’elle date d’un temps où la fiction n’avait pas honte d’elle-même, peut-être parce qu’elle me parle d’une époque révolue où les utopies étaient encore possible, où le bien et le mal semblaient aisément différentiables et où les êtres humains pouvaient encore se référer à des valeurs relativement stables, fiables et unanimement partagées. Il y a sans doute beaucoup de naïveté dans ce que j’énonce ici, mais c’est la seule explication que je suis en mesure d’apporter à ce sentiment de soulagement et d’évasion, loin du cynisme et du désabusement contemporain, que me procurent ces romans dits « populaires ». C’est par conséquent avec gourmandise que je me suis rué sur la réédition des aventures du Mystérieux Docteur Cornélius dont les deux premiers volumes viennent de voir le jour aux éditions Manucius (les sept autres volumes paraîtront entre janvier et juin 2007). Gustave Le Rouge, comme de nombreux auteurs talentueux de son temps, n’est plus guère connu aujourd’hui. Qui se souvient qu’il fut, comme nous le rappelle Mathilde Ribot dans son éclairante préface, un ami intime de Verlaine, un familier des Bloy, Tailhade, Mallarmé et que Cendrars lui vouait une admiration sans faille. Qui se souvient qu’il a écrit quelques centaines d’ouvrages sur des sujets aussi divers que variés ?
Avec Le Mystérieux Docteur Cornélius, Le Rouge nous entraîne dans une épopée pleine de rebondissements, où tous les genres se mêlent : aventure, science fiction, énigme policière. Tous les ingrédients sont là pour satisfaire notre plaisir : les « méchants » sont cruels, vicieux et intelligents à l’instar du complexe Dr Cornélius, surnommé le « sculpteur de chair » en raison de son talent à reconstruire les visages et les corps de ses patients ; les gentils sont d’une grandeur d’âme sans faille et ne reculent devant aucune embûche. Et dans leur lutte, ils font feu de tout bois : communication télépathique, attaque en aéronef, électrocution... Bref, un scénario débordant d’imagination et de folie qui n’a qu’un seul défaut : celui de nous obliger à attendre avec impatience les prochains épisodes !

Puisque l’on parle ici du roman policier « à l’ancienne », signalons la publication du Secrétaire italien de Caleb Carr qui ressuscite avec ce roman le très célèbre Sherlock Holmes. Malgré des qualités indéniables, ce livre ne convainc pas vraiment : trop long, pas assez rythmé et tournant autour d’une intrigue qui, bien que promettant beaucoup (éventualité d’un complot contre la reine d’Angleterre) s’avère n’être qu’une bête histoire d’escroquerie sans grand intérêt. Dommage car l’auteur s’était assez bien approprié ses personnages, trop peut-être. Tellement soucieux de ne pas trahir l’esprit de Conan Doyle il n’a finalement produit qu’un petit bouquin « à la manière de » là où un peu plus d’audace aurait pu donner naissance à un pastiche beaucoup plus délirant ou à une relecture du mythe nettement plus innovante. Caleb Carr qui nous avait séduit, il y a quelques années de cela avec l’Aliéniste puis avec l’Ange des ténèbres, semble avoir bien du mal à retrouver un second souffle.
Stéphane Beau
La Presse Littéraire n°9, mars 2007



[1] A propos de Fortuné du Boisgobey (La presse Littéraire n°6) ou d’Alfred Assollant (La presse Littéraire n°8).
UNE FEMME A BERLIN

Anonyme, Témoins Gallimard, 2006



Une Femme à Berlin est un livre déroutant. A peine l’a-t-on fini que l’on reste là, indécis, à le tourner et à le retourner en s’efforçant d’éclaircir quelque peu la nature des sentiments qu’il nous inspire.
En avril 1945 l’étau des troupes alliées se resserre sur Berlin. Les bombardements sont incessants, la vie devient incertaine, la mort rode; la nourriture, l’eau, l’électricité, le bois, tout manque, et la survie s’organise dans les caves. La narratrice, comme tous les autres habitants de la cité dévastée, attend avec angoisse l’arrivée triomphale des troupes russes. Aussitôt installés en ville, les soldats de Staline n’ont plus que deux idées en tête : trouver de l’alcool et des femmes. Commence alors une effroyable série de viols qui, en quelques semaines, et selon les estimations des historiens, touchera plus de 100 000 berlinoises. La narratrice, qui a préféré rester anonyme, a consciencieusement consigné dans son journal intime, durant plus de deux mois, ce que furent ces journées d’enfer où toutes les femmes, des plus jeunes aux plus âgées, ont été muées en bétail sexuel abandonné aux moindres caprices des soldats. Elle décrit les portes forcées, puis finalement laissées toujours ouvertes, les intrusions intempestives des soudards, la plupart du temps avinés, la vulgarité de leurs désirs et de leurs manières de les assouvir. Malgré l’horreur des violences subies, la narratrice ne perd jamais pied. Très vite, elle reprend les rênes de son destin. Puisque les viols sont inévitables, autant choisir soi-même son agresseur et l’élire parmi les officiers afin d’éloigner les rivaux éventuels. C’est ainsi qu’auprès d’elle se succèdent, au gré des mouvements de troupes, plusieurs « protecteurs » qui, en plus de lui assurer une relative sécurité, lui permettent de manger presque tous les jours à sa faim. Au fur et à mesure des jours qui passent, le personnage de la narratrice se dessine de plus en plus nettement au travers de ses témoignages. On y découvre une femme étonnante, impressionnante de volonté et de courage. Et en même temps on constate que c’est une femme très ordinaire tenaillée par la faim, la peur et le dégoût d’elle-même. Pourtant, malgré toute la noirceur du monde qui l’entoure, malgré son corps meurtri et agressé, malgré les privations, elle ne baisse jamais la tête et garde jusqu’au bout ces qualités qui représentent le fondement même de l’humanité : le respect de soi et des autres, l’humour et la curiosité.
Alors que nombre de ses congénères vivent recluses dans les greniers (où les russes, peu coutumiers des maisons à étages, rechignent à monter), elle n’hésite pas à aller au devant de l’occupant, à amorcer le dialogue avec lui, à servir d’interprète ou de médiateur à l’occasion. Le regard qu’elle porte sur les hommes et les femmes qui l’entourent est absolument dénué de rancune et d’animosité. Elle décrit les choses telles qu’elle les voit, faisant preuve à ce niveau d’une sincérité presque déroutante tant nous sommes habitués, dans ce domaine, aux exposés manichéens et dénués de nuances.
Elle nous ouvre son cœur avec franchise, nous fait partager ses questionnements sur la manière dont elle utilise son corps pour obtenir de ses protecteurs les quelques précieux avantages en nature indispensables à sa survie. Est-ce de la prostitution, s’interroge-t-elle ?
Peu importe au fond, car chez elle la volonté et la joie de vivre sont si fortes qu’elles balayent toutes les questions morales. Ce qu’elle nous apprend, c’est que ce qui compte ce n’est pas tant ce que nous vivons que la manière dont nous nous en emparons et nous en rendons maître. Elle n’a pas voulu être une victime et n’en a donc pas été une. Jamais elle ne s’est rabaissée au-dessous du niveau de ses bourreaux. Toujours elle les a regardé droit dans les yeux avec une lucidité et une humanité qui l’honorent. La vengeance et la haine ne sont pas des sentiments qui élèvent l’homme. Les portraits précis et profondément humains qu’elle dresse de ses violeurs sont parfois difficiles à lire car, face à de tels actes, le lecteur que nous sommes a du mal à retenir ses propres sentiments de haine et de vengeance. Mais heureusement, la narratrice est plus forte que nous et parvient même à parler avec tendresse de la plupart de ses agresseurs, sachant toujours trouver, derrière la brutalité bestiale, la part d’humanité, de fragilité, de beauté qui s’y trouve malgré tout. Et, grâce à sa générosité, grâce à sa curiosité, grâce à sa fierté et à sa joie de vivre, elle en arrive presque à inverser les rôles. Finalement, les russes n’ont eu que son corps, son sexe, mais ils n’ont pas eu la femme, l’être humain digne, fier et pur. Alors qu’elle, elle les a mis à nu, elle a percé tous leurs petits secrets, leurs fragilités, leurs faiblesses, leurs bassesses et tout ce qui fait que ce ne sont finalement, comme le disait Nietzsche, que des humains, trop humains... Qui a violé l’autre finalement ?
Stéphane Beau
La Presse Littéraire n°9, mars 2007
ADEN, PAUL NIZAN ET LES ANNEES TRENTE

Collectif, n°6, octobre 2007



A tous ceux qui doutent parfois du bon état de santé du secteur de l’édition française, à tous ceux que désolent les publications de circonstances, les parutions en rafales relatant les moindres faits et gestes des stars du show-biz, du sport ou de la politique, à tous ceux qui ne supportent plus les best-sellers préfabriqués, les revues élitistes consensuelles et branchées, à tous ceux là j’ai envie de dire : ne perdez pas espoir. D’irréductibles gaulois continuent encore et toujours à lutter contre la marchandisation et la peopolisation de la « chose littéraire ». Vous en voulez la preuve ? Et bien, procurez-vous au plus vite le dernier numéro de la revue Aden, Paul Nizan et les années trente (octobre 2007) consacré à la question des liens entre le féminisme et le communisme durant l’entre deux guerres.

La question de l’émancipation féminine et de la défense des droits fondamentaux des femmes s’est très vite retrouvée mise en parallèle avec les différentes idéologies de libération des individus, qu’elles soient libertaires, individualistes ou collectivistes. Et la difficulté de savoir si la question féminine n’était qu’une dimension d’une problématique plus globale (l’émancipation de tous les individus) ou un problème spécifique et indépendant est naturellement apparue.

Les différents contributeurs du n°6 d’Aden ne nous apportent bien entendu pas de réponses définitives sur ces interrogations – aussi insolubles sans doute que la célèbre énigme de l’œuf et de la poule – mais ils nous offrent, au travers de leurs études des éléments de réflexion qui ne manquent pas d’intérêt.

Tout d’abord, nous découvrons – ou redécouvrons – une superbe galerie de portraits de femmes qui, à des titres variés et à des degrés divers, ont marqué l’histoire du féminisme : Magdeleine Paz, Louise Weiss, Marie Claude Vaillant-Couturier, Simone Téry, Andrée Viollis, Madeleine Jacob etc. Autant de femmes, très différentes les unes des autres, dont les combats ne sont pas toujours les mêmes, mais qui se retrouvent quasi toutes sur un point : la femme est un homme comme les autres ! Et affirmer cela dans les années 30 demande un courage évident et sous-entend, pour celles qui choisissent de mener cette lutte, un acharnement indéfectible et quotidien. Et pas seulement contre les « forces réactionnaires », mais aussi, et surtout, paradoxalement, contre les idéologies dites « progressistes » et émancipatrices, notamment le communisme. Car si une partie des grands leaders populaires trouve très « logique » que l’égalité des sexes soit sous-entendue dans le principe de l’égalité pour tous, dans les faits, les engagements publics comme privés restent très mesurés.

Une lettre d’Henriette Nizan à Paul Nizan (reproduite p.277 et suivantes), pleine de drôlerie et d’élégance, prouve d’ailleurs de manière criante que, si certains hommes trouvent tout à fait normal que les femmes soient de plus en plus nombreuses à se hisser dans le monde des lettres, de la pensée, de la politique… elles ne doivent pas pour autant trop délaisser leurs charges « naturelles » : s’occuper des enfants, du foyer, de l’intendance… Plus de droits, pourquoi pas… Mais pas moins de devoirs !

La seconde partie de ce sixième numéro d’Aden est bien entendu consacrée plus spécifiquement à Paul Nizan. Le Nantais que je suis est obligé d’accorder une mention spéciale à l’étude que signe Jean-Louis Liters sur la « Rue de la paix ou Nizan à Nantes en pleine Conspiration » qui nous permet de vérifier à quel point Nizan a alimenté la fiction de sa Conspiration à la source des souvenirs très précis de son passage dans la Cité des Ducs.

Stéphane Beau

Le Grognard n°6, juin 2008
QUELQUES JOURS EN PALESTINE

Pascal Pratz, Editions du Petit Pavé, 2008



A quelques semaines de cette histoire de sous-préfet destitué de ses foncions pour avoir écrit un texte « anti-israélien », je tombe sur ce petit bouquin, fraîchement paru aux éditions du Petit Pavé, qui apporte un regard plein d’humanité et d’intelligence sur la complexité des rapports entre Israéliens et Palestiniens.

Paradoxalement, ce livre qui n’a été rédigé ni par un éminent politologue, ni par un philosophe, ni par un historien, ni par un journaliste professionnel, qui est écrit dans un style assez plat, parfois quelque peu « administratif », a les qualités de ses défauts. Marre en effet des grands discours sur le sujet. Marre des envolées lyriques des professionnels de la plume qui savent parfaitement tirer profit des grandes causes pour tirer la couverture à eux. On imagine sans peine la prose d’un Onfray, d’un Bernard-Henri Lévy ou d’un Jacques Attali sur un tel sujet, toujours plus soucieux qu’ils sont d’apporter la preuve de leur intelligence et de leur perspicacité que de s’intéresser sincèrement aux problèmes dont ils traitent.

Pascal Pratz est allé à deux reprises en Palestine, à Anabta, dans le cadre d’un jumelage avec une ville de Loire Atlantique. L’occasion pour lui de partager, quelques jours durant, la vie quotidienne et souvent compliquée, de ses hôtes. Entièrement acquis à la cause palestinienne depuis de longues années, ce militant de la cause écologiste n’en est pas moins clair sur sa condamnation de l’antisémitisme, de tous les intégrismes religieux et de leurs conséquences fâcheuses (notamment la détérioration de la condition féminine en Palestine).

Ces deux voyages lui ont aussi permis de vérifier et de confirmer que les conditions de vie de nombre de palestiniens sont inacceptables et que les autorités israéliennes ont une très grande part de responsabilité dans les souffrances endurées par le peuple palestinien. Oui, comme l’écrivait le sous-préfet limogé, l’armée israélienne tue bien régulièrement des enfants ; oui l’armée israélienne impose bien un climat de terreur basé sur des contrôles intempestifs, des arrestations abusives et des vexations quotidiennes aux populations palestiniennes qui n’ont pas leur mot à dire sous peine de se voir couper l’eau ou l’électricité ou les moyens financiers de maintenir leur administration. Mais contrairement aux propos de Bruno Guigue, l’ancien sous-préfet de Saintes dont la position vis-à-vis de l’antisémitisme était loin d’être claire, les affirmations de Pascal Pratz sont dénuées de toute ambiguïté : on peut à la fois, et de manière cohérente condamner d’une même voix l’antisémitisme et les crimes commis en Palestine par les Israéliens. Non seulement on le peut, mais on le doit. Car tant que les défenseurs de la cause juive continueront à croire que leur combat sous-entend forcément un soutien inconditionnel à la politique menée par Israël dans les territoires palestiniens, ils feront le jeu des antisémites de tout crin qui ne cracheront jamais sur cette aubaine, qu’on leur offre sur un plateau, de faire d’une pierre deux coups. Et les Juifs pourront tant qu’ils voudront fustiger les amalgames dont sont coupables leurs adversaires et l’absurdité des haines aveugles dont ils sont les victimes : jusqu’à un certain degré, on a les adversaires qu’on mérite.

Certes l’Etat d’Israël se trouve dans une situation compliquée et les Israéliens sont loin d’avoir le monopole de l’intégrisme et de la violence criminelle. Les attentats et les agressions dont ils sont les victimes sont inacceptables et inexcusables, et il est évident qu’ils doivent pouvoir se défendre, mais cette défense n’autorise pas tout. Et tant que les états occidentaux, qui n’ont toujours pas réussi à se défaire de leur culpabilité vis-à-vis de la Shoah, continueront à poser comme postulat que, compte tenu de ce que les Juifs ont souffert pendant le dernier conflit mondial, il faut continuer de fermer les yeux sur les absurdités de la politique israélienne, les Palestiniens continueront à payer les pots cassés… Et les Israéliens aussi, d’ailleurs, car tant que nous les laisseront renouveler tranquillement, de génération en génération, le stock des futurs martyrs kamikazes, ce désespérant conflit renaîtra toujours de ses cendres.

Stéphane Beau

Le Grognard n°6, juin 2008
LE PASSAGE DU COL

Alain Nadaud, éditions Albin Michel, 2009



Deux ans après Si Dieu existe, Alain Nadaud est de retour avec un roman dont nous pouvons déjà prédire qu’il fera date dans sa bibliographie : Le Passage du col. L’action se passe au Tibet, de nos jours. Le héros, dont le lecteur ne sait pas d’emblée s’il s’agit d’Alain Nadaud lui-même ou d’un de ses doubles littéraires, fait la connaissance de deux moines tibétains qui lui proposent de les accompagner jusqu’à leur monastère perdu dans les montagnes, pour qu’il témoigne des conditions de vie qui sont les leurs, sous la domination de l’autorité chinoise. Mais ce qui ne devait au départ être qu’une belle balade touristique va rapidement se transformer en un parcours initiatique qui, de passage de col en passage de col (dont certains n’ont rien à voir avec les sommets enneigés !) mène le héros aux portes de lui-même. La route sera belle mais non dénuée de risques ni de rebondissements aux conséquences tragiques.
On retrouve bien sur dans cet opus tous les ingrédients habituels des romans d’Alain Nadaud : cet intérêt extrême pour tout ce qui touche à la mémoire et à la transmission de cette mémoire, son amour des livres et sa tendresse pour tous ceux qui, dans l’ombre, parfois de manière anonyme, permettent que certains éléments du passé ne disparaissent pas à tout jamais dans l’oubli. On retrouve aussi son goût pour le mélange des formes d’écritures dans la manière dont le déroulé narratif de son roman est entrecoupé d’intermèdes au cours desquels il raconte les différents rêves qui viennent troubler le sommeil de son « double ». Si je parle de « double », ce n’est pas par hasard, car les rêves du héros du roman sont particuliers : à chaque fois ils redonnent vie à un des protagonistes des précédents romans d’Alain Nadaud lui-même. Et petit à petit, l’intrigue qui semblait devoir se dévider très tranquillement s’emmêle terriblement. Le narrateur rêve-t-il simplement des personnages de ses livres précédents ? Tous ces « doubles » qui lui ressemblent comme des frères ne sont-ils pas plutôt d’autres lui-même, des incarnations qui, depuis des siècles, poursuivent à travers lui la même tâche : devenir cet écrivain qu’il rêve d’être et dont il sent, au plus profond de lui qu’il n’a toujours pas réussi à écrire LE livre qu’il porte au plus profond de lui.
Qui donc, au final, tient la plume du livre que nous lisons ? Alain Nadaud lui-même (celui qui est allé au Tibet) ou Alain Nadaud... lui-même (celui qui n’est pas allé au Tibet mais qui est la dernière réincarnation du narrateur du livre et qui nous narre l’histoire du précédent Nadaud !) ? Il y a de quoi perdre son latin dans cette très belle mise en abîme dont on ressort troublé et perplexe. Avec ce livre, Alain Nadaud nous propose une très subtile réflexion sur le sens de la vie et bat rudement en brèche cette notion d’identité à laquelle nous sommes si fermement attachés en Occident. Au fur et à mesure que les chapitres défi lent, une certitude s’installe : nous ne sommes jamais celui que nous pensons être. Nous sommes à la fois beaucoup plus... et beaucoup moins. A un moment du récit, le narrateur (Alain Nadaud ?) laisse entendre que ce livre (celui que nous tenons dans nos mains ?), véritable synthèse de toute sa vie passée ne pourra être que le dernier, qu’il ne pourra jamais plus publier quoi que ce soit ensuite... Et c’est vrai que, quelque part, on s’interroge sur la manière dont Alain Nadaud (le vrai !) pourra rebondir après avoir accouché d’un tel ouvrage bouclant de si par faite manière la boucle de son œuvre ! Car il a placé cette fois la barre très haut en se condamnant, pour les années à venir, soit à se réinscrire une fois de plus dans le cercle de création dont il vient d’achever le tour (autrement dit : à commencer à tourner en rond !), soit à s’engager dans une voie complètement nouvelle... soit... à poser définitivement la plume ! Mais nous ne sommes pas inquiets pour Alain Nadaud qui ne manque pas de cordes à son arc et qui nous prouvera très certainement, dès son prochain livre, que cette inquiétude n’avait pas lieu d’être.
Stéphane Beau
Le Magazine des livres n°16, mai 2009
LES AVENTURES MEMORABLES DE PAMPHILE DE MILET

Gaétan Rudent, Éditions Michel Champendal, 2008



J’ai toujours eu un faible pour les drôles de zigotos qui ont eu la curieuse idée de naître dans un siècle qui n’est pas le leur : les décalés, les inactuels, les intempestifs. Et là, pour le coup, aucun doute : Gaétan Rudent appartient à cette grande famille des exilés temporels ! Autrement dit, si vous le croisez dans la rue, ne vous fiez pas aux apparences : son image n’est qu’un mirage. En réalité, il foule le sol d’Athènes et vit au temps des Socrate et des Platon !
Au travers des mésaventures riches en rebondissements de son héros, Pamphile de Milet, que le destin va placer sur le chemin de tous les grands noms de l’époque – Périclès, Socrate, Platon, Aristophane, Alcibiade, Xénophon et compagnie –, Gaétan Rudent propose avec malice un petit cours de rattrapage à tous ceux qui, contrairement à lui, ne vivent pas au quotidien dans la Grèce antique. Son livre peut ainsi être lu comme une occasion de nous replonger dans l’histoire mouvementée de la république athénienne, dans les tenants et les aboutissants de la guerre du Péloponnèse, dans les guerres contre les Perses. Mais attention, les Aventures mémorables de Pamphile de Milet ne constituent pas seulement un bouquin du type : La Grèce pour les nuls. Loin delà. Car au delà de la petite balade historique, le fond du message de Gaétan Rudent est très sérieux. En bon spécialiste de la maïeutique, sans avoir l’air d’y toucher, il nous invite, au fur et à mesure que les chapitres défilent, à tirer des parallèles instructifs entre les principes moraux républicains et démocratiques d’Athènes et ceux qui ont cours de nos jours dans nos sociétés qui se croient supérieurement élevées. Le caractère imprévisible des tyrans capables, en même temps, de clamer leur amour de l’humanité et d’envoyer par milliers, sans états d’âme, leurs concitoyens dans d’effroyables boucheries ; les secrets d’alcôves ; les institutions dont les nobles façades masquent de sombres histoires d’argent, de fesses, de complots, de trahisons ; la bêtise et la versatilité des hommes dits « libres » qui changent d’opinion à chaque variation du vent... Tout est là... et rien n’est vrai ment neuf sous le soleil de Méditerranée ou d’ailleurs... Mais quand je dis que le fond du message de Gaétan Rudent est très sérieux il ne faut surtout pas entendre qu’il est rasoir ou professoral. Bien au contraire. L’humour est là, à chaque page, l’ironie, le décalage, l’usage des anachronismes notamment dans la langue que les protagonistes utilisent et qui mêle joyeusement tournures de l’époque et exclamations d’aujourd’hui.
Bref, un petit roman sans prétention, ludique, qui se lit d’une seule traite, mais qui, mine de rien, nous invite à penser un peu plus loin que le bout de notre nez, ce qui n’est pas rien.
Stéphane Beau
Le Magazine des livres n°15, avril 2009
BRULONS TOUS CES PUNKS POUR L’AMOUR DES ELFES

Julien Campredon, Editions Monsieur Toussaint Louverture, 2008



Je ne sais pas trop pourquoi, mais Julien Campredon me fait fortement penser à Jules Laforgue. La comparaison lui convient-elle ? Je n’en sais rien. Peu importe : sous ma plume, c’est un sacré compliment ! Et puisque ladite plume, justement, ici, c’est moi qui la tiens, je suis libre de faire les comparaisons qui me chantent ! Il y a du Laforgue, donc, chez Campredon. On retrouve en effet chez le second quasiment tous les ingrédients qui font le charme du premier, et en tout premier lieu ce sens de l’humour noir, désabusé mais tellement précautionneux d’autrui que même quand il mord ou quand il fonce dans le tas, il ne peut pas s’empêcher de nous prodiguer une ultime caresse, un dernier sourire, comme pour s’excuser de nous avoir bousculé. La comparaison entre Campredon (le Toulousain) et Laforgue (le Tarbais) me semble à ce point évidente que je serais presque tenté de donner aux nouvelles qu’il nous offre dans Brûlons tous ces punks pour l’amour des elfes, le sous-titre de Nouvelles Moralités Légendaires.
La douzaine de nouvelles qui composent le volume de Julien Campredon propose de subtiles variations sur l’absurdité du monde, sur l’amour des livres, de l’art, mais surtout sur l’impossible communication des humains entre eux. Dans les univers déjantés qui hantent son cerveau et qu’il nous déroule au fil des pages, les hommes et les femmes ont beau se croiser dans des réalités qu’ils croient communes, à chaque fois ils doivent se rendre à l’évidence : ils ne parlent pas la même langue, ils ne poursuivent pas les mêmes rêves, les mêmes destins, ou encore, ils évoluent dans des univers parallèles qui se rapprochent parfois mais ne fusionnent jamais. Et c’est ce terrible constat de la victoire finale et inéluctable du solipsisme qui donne aux nouvelles de Julien Campredon toute leur valeur et toute leur force tragique. Et c’est sans doute pour atténuer quelque peu la violence de cet implacable constat de folie humaine qu’il enrobe ses nouvelles, un peu trop, parfois, à mon goût, de couches de loufoquerie et de délires abracadabrantesques dont il espère sans doute qu’elles aideront à faire passer plus aisément la pilule. Ce procédé n’est pas sans me rappeler, une fois de plus, l’écriture de Jules Laforgue qui, lui aussi, submergé par l’écrasante réalité de l’absurdité de la vie avait réagi, dans un premier temps, en remplissant ses Complaintes de grimaces, de clowneries, de jeux de mots et de blagues potaches. Avec les années, Laforgue avait su évoluer et dans ses derniers vers, il avait su garder toute la puissance et tout le désespoir de son chant en le débarrassant peu à peu du voile pudique de son humour grinçant et de certaines de ses pitreries superflues.
Julien Campredon suivra-t-il l’exemple de Jules Laforgue ? Il est assez grand pour en décider tout seul nous le verrons bien dans ses prochains livres, car c’est un auteur qu’il faudra garder à l’œil. Je reste néanmoins convaincu que son message est fort et que sa voix est belle, et qu’il a tout à gagner à laisser tomber un peu le masque derrière lequel il se cache encore.
Stéphane Beau
Le Magazine des livres n°15, avril 2009
LE TRADUCTEUR

Jacques Gélat, José Corti, 2006



Un traducteur reconnu, réputé pour le sérieux de son travail, constate un jour, en relisant le manuscrit de sa dernière traduction, qu’il a commis une erreur : il a remplacé un point virgule par une virgule. L’interversion n’est pas bien grave et il éprouve même un plaisir inattendu, lui pourtant si méticuleux, à ne pas la corriger. Personne d’ailleurs ne remarque la substitution, pas même l’auteur de la version originale qui le félicite pour la qualité de son travail. Cette minuscule coquille marque, pour le héros du récit de Jacques Gélat, le début d’une inexorable dégringolade qui s’achèvera aux portes de la folie.
Grisé par cette première falsification, il s’enhardit au fil de ses nouvelles traductions, il change des mots, modifie le sens de certaines phrases, puis en invente carrément de toute pièce. Les lecteurs n’y voient que du feu. Lui-même ne mesure pas tout de suite l’intensité de la mutation qui se joue en lui, et pourtant, cette virgule volée le transforme à jamais : le traducteur s’est mué en créateur. Il entreprend bientôt d’écrire ses propres livres.
L’ouvrage de Jacques Gélat propose une touchante et très pertinente étude de ce que l’on a parfois coutume d’appeler les affres de la création. Il nous rap pelle que l’acte d’écrire, loin d’être un acte libérateur, s’apparente bien plus souvent à une aliénation, à une lutte schizophrénique de soi contre soi. En devenant créateur, le héros du livre se dédouble, se détriple même : « du dédoublement de la personnalité, je passais ainsi à son détriplement, mot inconnu des dictionnaires, même psychiatriques ». Sa vie se transforme bientôt en une quête désespérée du Beau, de l’Absolu, d’un autre lui-même, d’un Être parfait, d’un Soi-créateur vivant en osmose parfaite avec sa création.
Pourquoi écrivons-nous ? Pourquoi nous acharnons nous à échafauder des édifices imparfaits, à écrire des romans, à conter des histoires, à jouer avec les mots ? Pour la gloire, la reconnaissance ? Le héros du livre constate très vite que cette gloire n’apporte aucun apaisement. Ni les honneurs, ni les prix, ni les dîners mondains ne parviennent à éteindre le feu qui le dévore.
Car la vraie question n’est finalement pas de savoir pourquoi nous écrivons, mais pourquoi nous ne pouvons pas ne pas écrire. D’où vient cette force qui nous oblige à nous asseoir devant notre ordinateur et à aligner des mots alors que nous sommes profondément convaincus qu’il n’y a pas de tâche plus absurde ? Quelle est cette puissance néfaste qui nous maintient assis, face à notre écran, alors qu’il fait beau dehors, que les arbres bourgeonnent et que la vie est si courte ? Voilà la vraie question. L’écriture n’a rien de magique : c’est un besoin tyrannique qui nous tire par les cheveux, en dehors de nous-même, au-delà de nous-même, contre nous-même. C’est l’incroyable violence de cette pulsion qui détruit petit à petit le héros du livre.
Pourquoi écrivons-nous ? Tout simplement parce que nous ne pouvons pas faire autrement. Jacques Gélat déboulonne sans aucun complexe le mythe de l’écrivain et toutes les fariboles romantiques sur la grandeur de l’acte créateur. Ce qui est grand, ce qui est digne de respect, ce n’est pas d’écrire, mais de résister à l’écriture. C’est ce que réalise finalement le héros du livre, dans un bar d’Amsterdam, un soir de tempête. Mais il est déjà trop tard pour lui : arrivé aux portes de la folie il découvre à son grand désespoir que si l’on peut parvenir à vaincre l’acte d’écrire, on ne peut jamais vaincre le démon de l’écriture. C’est un cancer qui nous ronge jusqu’à la mort.
Stéphane Beau
La Presse Littéraire n°6, mai 2006
LE POUCE CROCHU
Fortuné du Boisgobey, éditions Encrage/Les Belles Lettres, 2006



Fortuné du Boisgobey (1821-1891) n’est pas le plus illustre des précurseurs français de la littérature policière. Après une brève carrière administrative, une vie parisienne dissolue et un exil en Orient, il devient, à l’aube de la cinquantaine, un feuilletoniste très célèbre en son temps. Auteur d’une soixantaine de livres – histoires de capes et d’épées à la Alexandre Dumas et romans judiciaires à succès –, il n’est hélas plus aussi connu que certains de ses confrères: les Ponson du terrail, Paul Féval, Emile Gaboriau, Eugène Sue ou, un peu plus tard, Maurice Leblanc et Gaston Leroux, écrivains avec lesquels il possède une parenté incontestable. Autant d’auteurs qui, tout comme lui d’ailleurs, ont été rejetés plus ou moins sévèrement à la marge de la littérature pour avoir commis l’impardonnable crime de s’être illustrés dans le domaine du roman populaire.
Depuis quelques années, les éditions Encrage nous permettent de redécouvrir les œuvres oubliées de ce sympathique romancier. Après Décapitée (2004) et Le Crime de l’Omnibus (2005), c’est Le Pouce crochu qui retrouve aujourd’hui, pour notre plus grand plaisir, le chemin des librairies.
L’histoire ? Comme souvent dans les livres de Fortuné du Boisgobey, elle démarre sur les chapeaux de roue. Une jeune fille, Camille, assiste chez elle au crapuleux assassinat de son père, un inventeur qui vient de faire une importante trouvaille. Le seul indice à sa disposition : le pouce de l’assassin, entraperçu dans la mêlée, un pouce inhumain et curieusement… crochu. Secondée par Julien Gémozac, un jeune homme de bonne famille qui ne reste pas insensible à ses charmes et par le jeune Georget, un gentil titi parisien, elle part à la chasse de l’infâme Zig-Zag, saltimbanque, escroc et gigolo sans scrupules, qui lui donnera bien du fil à retordre.
Le style, comme nous l’avons signalé, n’est pas sans rappeler celui des romans de Leblanc ou de Leroux. Le rythme est soutenu et les rebondissements nombreux. Les héros sont propres sur eux et leurs sentiments sont nobles ; les jeunes filles sont vertueuses et bien élevées ; les méchants, dénués de moralité, perdent toujours à la fin. C’est manichéen, prévisible, mais sacrément agréable ! Et il y a le décor, la toile de fond : le vieux Paris de la seconde moitié du 19e siècle, avec ses fiacres, ses sergents de ville – les sergots, dans la langue des voyous, – ses terrains vagues qui, au-delà de la porte de Clichy, n’attirent plus que truands, artistes en goguettes et grisettes peu farouches, ses « caboulots » miteux et mal famés aux enseignes pittoresques : Le Grand Bock, Le Tombeau du lapin, où l’on boit de l’absinthe dans une atmosphère enfumée et bruyante.
Ceux qui ne goûtent pas les romans de tous les auteurs cités plus haut n’apprécieront pas, de toute évidence, ceux de Fortuné du Boisgobey. Par contre, avis à tous ceux qui ne résistent pas, de temps à autre, au charme désuet d’un bon Arsène Lupin, d’un Rouletabille ou d’un Rocambole : vous pouvez-y aller les yeux fermés !
Et pour ceux qui prendraient goût aux œuvres de Fortuné de Boisgobey, signalons que les éditions Encrage proposent également, en format numérique cette fois, trois autres romans de cet auteur : Une Affaire mystérieuse, Le Collier d’acier et L’Homme sans nom.
Stéphane Beau
La Presse Littéraire n°6, mai 2006
AMERICAN VERTIGO

Bemard-Henri Lévy Grasset, 2006



Difficile d’aborder un livre de Bernard-Henri Lévy sans a priori, sans que ne viennent pointer, dans un coin de notre tête, un vague préjugé, l’ombre d’une opinion préconçue. Je me rassure en me rappelant que les divers comptes rendus que j’ai déjà lus à propos d’American Vertigo ne sont pas, eux non plus, vierges de ces idées toutes faites qui érigent, selon les tendances, notre BHIL national en icône romantique de la philosophie engagée ou, à l’opposé, en idéal-type de l’imposteur.

Et bien moi, malgré tout ce qu’on peut en dire, je l’aime bien Bernard-Henri Lévy. Sans doute n’est-il pas exempt de reproches et les accusations portées par Nicolas Beau (qui n’a aucun lien de parenté avec moi, je le signale à tout hasard) et Olivier Toscer dans Une Imposture française (Les Arènes), sont très certainement fondées, mais peu importe : je ne me fais pas d’illusions sur le personnage. Il est la preuve vivante, c’est exact, qu’une belle chemise vaut parfois mieux qu’un beau discours. Difficile aussi de ne pas reconnaître que son apport à la philosophie reste extrêmement modeste et sans doute peut-on parier, sans prendre de risques majeurs, que sa « pensée » ne lui survivra pas. Il est un peu l’équivalent, dans le domaine de la philosophie, de ce que peut être, par exemple, un Jean d’Ormesson dans celui de la littérature : ce sont des auteurs mondains, vite démodés, comparables à ce que furent, en d’autres temps, des Victor Cousin ou des Paul Bourget.

Ceci dit, le caractère anecdotique et contingent de leurs œuvres nous interdit- il de les lire, voire même de trouver un certain charme à leurs livres ? Heureusement, non. C’est donc dans cet état d’esprit que j’ai entamé la lecture d’American Vertigo : convaincu à l’avance que je ne tenais pas entre mes mains l’Essai du siècle mais peut-être un petit livre sympathique susceptible de me faire passer un agréable moment.

Bernard-Henri Lévy nous explique dès l’introduction que c’est sous l’égide de Tocqueville qu’il a entrepris son périple américain. Personnellement, l’ouvrage me fait plutôt songer à Tintin en Amérique, même si BHL ne nomme pas le petit reporter belge parmi ses références. Il y a en effet, chez l’auteur de La Pureté dangereuse, dans sa manière de s’offusquer de tout, dans son regard de petit bourgeois qui voyage un « je ne sais quoi » de naïveté qui n’est pas sans rappeler le héros de Hergé.

Malgré cela, le volume se lit sans déplaisir même si on n’apprend pas grand-chose de neuf sur l’Amérique : on croise quelques Hells Angels, l’ombre de Kennedy et de Martin Luther King, deux ou trois stars (Sharon Stone, Woody Allen), des politiciens (Kerry, Hillary Clinton qui sert de prétexte à un des chapitres les plus ridicules du livre), une poignée d’anonymes (très minoritaires). Et on voyage, au gré des caprices de l’auteur : Atlanta, Chicago, Minneapolis, Savannah. Les villes défilent et le style vif, précis, très journalistique de BHL fait que l’on se laisse porter par les mots, entraîner avec lui sur les routes poussiéreuses du Texas, dans les rues de Memphis ou de New Orleans.

Ceux qui espèrent trouver dans les pages de ce livre une étude sérieuse et approfondie sur l’Amérique d’aujourd’hui en seront pour leurs frais. Tous les grands sujets d’actualité sont bien sûr abordés : l’Impérialisme, la question religieuse (symbolisée par la querelle entre darwinistes et créationnistes), les clichés sur l’obésité, les revendications des minorités et les risques d’éclatement de la société américaine, la peur du terrorisme... Tout cela est évoqué, survolé, mais les quelques cent pages d’épilogue, sensées donner un peu plus d’épaisseur philosophique à l’ensemble, sont, à ce niveau, loin d’être satisfaisantes. BHL y reprend certaines de ses habituelles interrogations – non dénuées d’intérêt, d’ailleurs, mais pas vraiment inédites – sur l’évolution de l’humanité. Renvoyant dos à dos La Fin de l’Histoire, version Fukuyama et l’hypothèse d’un Choc des civilisations (Huntington), il s’aligne sur l’idée de guerre « moralement nécessaire » telle que la défend Michael Walzer, position qui permet de « sortir du faux débat entre un bellicisme de principe qui aurait déjà pu être d’Huntington et un pacifisme à tous crins qu’aurait pu signer Fukuyama. » (p.43l).

Ce qui, à mon goût, fait le charme du livre, finalement (et, paradoxalement, c’est aussi ce qui le rend imbuvable pour tous ceux qui n’en supportent pas l’auteur), c’est le portrait qui se dessine, en filigrane, de Bernard-Henri Lévy lui-même. Il y a quelque chose de touchant dans le souci de cet homme d’inscrire son nom dans une réalité historique qui n’a rien à faire de lui. Ce n’est pourtant pas faute d’essayer. Il y a quelque chose de profondément pathétique et, partant de là, de presque beau, dans ce besoin qu’il a de rappeler qu’il a discuté avec toutes les personnalités qui comptent sur cette terre, dans cet intarissable désir de nous prouver (de se prouver ?) qu’il parle d’égal à égal avec tous ceux qui tiennent le destin du monde entre leurs mains.
American Vertigo, comme la plupart des livres de Bernard-henri Lévy n’a en définitive qu’un but unique : entretenir l’illusion, probablement vitale pour lui, qu’il est indispensable et qu’il a un rôle à jouer dans la marche du monde. Il y a du Don Quichotte chez BHL, du Tartarin, un petit côté « Bébel » (il me revient des souvenirs du personnage de « Bob saintclar » dans Le Magnifique). Je conçois que cela en énerve certains ; moi, ça me le rend plutôt sympathique. Après tout, nous sommes tous logés à la même enseigne : nous nous évertuons tous à construire, chacun de notre côté, le petit mensonge vital qui donnera un sens à notre vie. Certains écrivent, d’autres briguent des responsabilités ou des titres honorifiques, font des affaires ou des enfants, certains croient en Dieu, d’autres en l’Athéisme... BHL veut croire qu’il a rendez-vous avec l’Histoire ? C’est son droit. Grand bien lui fasse et laissons le faire : c’est son mensonge vital, après tout, et, tout compte fait, il n’est pas plus bête qu’un autre…
Stéphane Beau
La Presse Littéraire n°6, mai 2006
POUSSIÈRES DE PARIS

Jean Lorrain, Editions Klincksieck, 2006



Jean Lorrain... Je n’ai jamais vraiment pu m’arrêter sur un jugement définitif à son égard. Je l’ai toujours lu avec un certain plaisir, mais sans passion. Je rajouterais même, au risque de faire hurler ses plus ardents défenseurs que je ne lui ai jamais trouvé une véritable « voix ». Son style est riche, bien sûr, sa langue est raffinée débordante de vocables rares et précis (voire précieux), mais lorsque je lis ses livres, je ne peux empêcher mon âme de s’égarer et de partir vagabonder dans les œuvres de ses illustres contemporains : les Huysmans, Barbey d’Aurevilly et autre Goncourt, dont je retrouve des réminiscences à presque chaque ligne. Non pas que l’on puisse l’accuser raisonnablement de plagiat : non, mais telle une éponge il s’est imbibé de tout ce qui s’écrivait, se pensait et se créait autour de lui pour en faire une synthèse quasi parfaite de l’esprit « fin de siècle ». Et c’est dans cette capacité à se transformer en caisse de résonance de l’air du temps que réside certainement ce qui fonde, sinon son génie, du moins son talent, et que l’on trouve ce « petit plus » qui le hausse au dessus des Rachilde, Catulle Mendès, Louis Dumur, Camille Mauclair... qui, malgré la qualité de leurs travaux, n’ont pas su acquérir ce statut de figure emblématique de la décadence.
Ces quelques réticences mises à part, c’est néanmoins avec plaisir que j’ai accueilli l’heureuse idée de la maison Klincksieck de rééditer, sous la direction de Jacques Dupont (qui agrémente l’ouvrage d’annotations nombreuses et savantes), une version « allégée » des Poussières de Paris, compilation de chroniques parues entre 1894-1895 et 1899-1900 dans les colonnes du Journal de Paris. Le puriste que je suis n’a pas pu retenir un léger agacement de constater que le texte original avait été amputé de très amples passages (comme si le lecteur de base n’avait pas les moyens et l’intelligence nécessaires pour choisir lui-même de sauter les passages qui l’ennuient !), mais force est d’admettre que les arguments du préfacier sont recevables : en évitant au lecteur de se perdre dans des évocations trop « datées » on permet sans doute « au lecteur du 21e siècle de rendre mieux justice aux dons éclatants d’un écrivain que sa condition de forçat de la chronique a parfois empêché d’être plus sévère envers sa production ». Admettons.
Et c’est un fait que l’on navigue agréablement au cœur des chroniques de Lorrain qui, avec beaucoup de légèreté, de profondeur et d’humour, nous entraînent dans son sillage dans les méandres d’un Paris aux multiples visages et dans diverses villégiatures à Pau, Biarritz, Bayonne, Nice, Marseille, etc.
On retrouve dans ce volume tout ce qui fait le charme et les faiblesses du goût de l’époque, l’attirance pour les sensations extrêmes, la divine alliance du sublime et de l’abject. Ainsi, pour que des fleurs soient belles, il faut que leurs jaunes soient « putrescents », les roses « de plaie » et les mauves « chlorotiques ». Les danseuses fragiles « aux jambes fines comme deux pistils » et aux « tailles renversées en arrière, tels des grands lys après la pluie » côtoient les lutteurs « aux pectoraux suants et velus » et le vil peuple des « femmes en cheveux », des marlous, des ouvriers et des gourgandines... Les femmes ne sont pas « séduisantes », elles sont « alliciantes »... et malgré le caractère prévisible de tout cela, le charme agit quand même.
Du grand prix d’Auteuil à l’exposition d’horticulture, Lorrain nous promène au gré de ses caprices, nous fait pénétrer dans l’intimité des grandes « horizontales » de l’époque, dans les salons à la mode. Ses chroniques passent du coq à l’âne, du plus général (les funérailles de Sadi Carnot ou l’exposition universelle de 1900) au plus anecdotique (la recette de la salade de fruits à l’éther... à déconseiller à ceux qui travaillent le lendemain : il faut apparemment au moins deux jours pour s’en relever !). Le style est léger, souvent badin. L’humour est là, omniprésent, parfois subtil, d’autrefois d’une gauloiserie sympathique (quand il invoque « Astaroth » par exemple, « le démon des digestions difficiles »). Il sait également se montrer mélancolique et attachant lorsqu’il évoque certains quartiers de Paris ou quand il parle de son enfance au Collège Impérial. Bref, un Jean Lorrain au mieux de sa forme, dans un genre littéraire dans lequel il excelle, et où il peut déployer toutes les dimensions de son talent. A lire donc, et à déguster, même pour ceux qui, comme moi, ne sont pas des inconditionnels du bonhomme.
Stépbane Beau
La Presse Littéraire n°8, décembre 2006