GEOGRAPHIQUES
Bertrand Redonnet, Le Temps qu'il fait, 2010
Géographiques, de Bertrand Redonnet : voilà un livre qui va bien embêter les libraires ! Dans quelle catégorie le ranger ? Ce n’est pas vraiment un roman… Pas à proprement parler un texte autobiographique… Dans le rayon « nature et écologie » ? Entre Nicolas Hulot et Yann Arthus-Bertrand ? Bof, bof… Que dit la page de garde ? « Divagations » ! Voilà qui n’arrange pas nos affaires ! Cette incertitude pourrait être amusante mais je crains hélas qu’elle ne soit plus néfaste à ce magnifique livre qu’autre chose. Car je connais un peu les libraires et je sais aussi que quand ils ne savent pas quoi faire d’un bouquin, soit ils ne le commandent pas, soit ils le rangent dans un recoin de leur boutique, là où aucun client n’a jamais l’idée d’aller fourrer son nez.
Et pourtant, croyez moi, le nouveau livre de Bertrand Redonnet vaut le détour. La trame ? Une poignée de climatologues, géographes, météorologues sont réunis dans une petite maison, au fin fond de la Pologne, autour d’une bonne bouteille de vin hongrois. Un joyeux aréopage qui discute avec passion des climats, des paysages, des reliefs, des plaines et des forêts, des tempêtes et des cieux azurés… Bref, des amis ne cherchant pas à « organiser le monde, mais seulement à le vivre » (p.74), des hommes qui ont bien compris que la question écologique, avant d’être économique, morale ou politique est avant tout et fondamentalement ontologique.
Bertrand Redonnet nous propose là un livre bourré de poésie et de nostalgie, mais aussi de joie de vivre, cette joie simple de ceux qui, revenus de tout, savent se concentrer sur l’essentiel : « Serions-nous des antinomies et à la recherche de quels paradis perdus ? » (p.84). Belle question, non ?
Géographiques est également un livre merveilleusement écrit. Je savais déjà que l’auteur était doté d’une belle plume, mais là, il s’est surpassé. Un petit extrait pour se faire une idée :
« Les premières neiges de novembre, voyez-vous, sont des éclaireuses. Elles sont une avant-garde en charge de contrôler si le sol est fin prêt à recevoir l’hiver. Elles repèrent les lieux, elles avertissent des grosses chutes à venir, puis elles repartent vers le ciel. Elles reviendront quand décembre aura bien durci la terre, bien recroquevillé les dernières plantes et rassemblé les hommes autour des poêles. Alors elles engloutiront tout. » (p.16).
En résumé, voilà un livre qui se lit comme une invitation au voyage, aussi bien dans le temps, dans l’espace, qu’au plus profond de nous même. Chapeau !

Stéphane Beau
Blog du Grognard, juin 2010

PLUTOT LA MORT QUE L’INJUSTICE, AU TEMPS DES PROCES ANARCHISTES
Thierry Lévy, Odile Jacob, 2009
Paradoxalement, le livre de Thierry Lévy : Plutôt la mort que l’injustice, est plus intéressant pour ce qu’il ne dit pas que pour ce qu’il propose véritablement au lecteur… En effet, même si le rappel historique et vulgarisateur qu’il fait de la pensée anarchistes et de quelques-uns de ses représentants les plus actifs est agréable à lire, il ne présente au fond rien de très nouveau. Ainsi, les portraits de Proudhon, Bakounine ou Kropotkine sont bien brossés, mais ne nous apprennent pas grand-chose d’inédit. De la même manière, les exploits des Ravachol, Vaillant, Henry et autres Caserio sont exposés avec talent, mais là encore, mis à part les néophytes dans le domaine de la pensée anarchiste, les lecteurs déjà un peu au fait de tout cela ne découvrent rien de très original…
Mais alors, me direz-vous, où réside l’intérêt de ce livre ? Eh bien, tout simplement dans le parallèle qu’il nous oblige à faire entre ces années 1890-1900 et notre période actuelle. Parallèle que, curieusement l’auteur (qui est pourtant un des avocats de Julien Coupat) ne développe pas lui-même, nous obligeant à nous dépatouiller seuls dans cette voie.
Alors, puisque Thierry Lévy n’y va pas, risquons nous y à sa place…
En effet, quand on se replonge dans l’atmosphère de ces dernières années du 19e siècle et dans les tumultes politiques et judiciaires de l’époque, on est saisi par un double constat. Tout d’abord, on redécouvre à quel point, en matière de droit, ça ne rigolait pas. Un article publié dans un canard politiquement incorrect, et on pouvait se retrouver pour plusieurs années en prison ou au bagne. Les manifestations publiques laissaient régulièrement un certain nombre de cadavres sur le carreau et le simple fait de formuler son attachement à l’idéal socialiste ou anarchiste pouvait entraîner des vexations et maltraitances policières à répétition.
Quand on parle aujourd’hui, en France, d’État policier et d’atteintes aux Droits de l’Homme ou à la liberté d’expression, on est bien obligé de reconnaître que, même si les temps tendent à se rendurcir depuis quelques années, on a quand même encore les coudées bien plus franches qu’en 1900. Et pourtant, de nos jours, on a l’impression que le poids du consensus et de l’euphémisation généralisée est tel que même les plus grandes gueules de nos contemporains ne sont plus capables de dire aux tenants de l’ordre leurs quatre vérités sans avoir l’impression de commettre un crime de lèse-majesté. Alors que pourtant, dans un contexte bien plus difficile, les Zo d’Axa, Fénéon, Jean Grave, Vaillant, Ravachol, Tailhade et compagnie, n’y allaient pas avec le dos de la cuillère. Ils fonçaient droit sur l’ennemi, sans trembler, fiers de leurs idées et de leurs convictions et faisant jeu égal avec le pouvoir en place. La République ? Une mascarade. La Justice ? Un leurre. La démocratie ? Une sale blague bourgeoise… Les forces en présence étaient déséquilibrées, mais les légitimités se valaient.
Les discours qu’ils tenaient alors, ces illustres ancêtres de la contestation, qui pourrait encore les tenir aujourd’hui ? Car même si les règles du jeu étaient alors extrêmement sévères, paradoxalement, ils étaient tellement sûrs d’eux que même les bourgeois les plus conservateurs en arrivaient à les tenir pour être des adversaires parfaitement légitimes. Vous en connaissez beaucoup, vous, aujourd’hui, des leaders d’opinion, des intellectuels, des journalistes dont le poids des mots font trembler les boursicoteurs et autres grands pontes du CAC40 ? Moi je n’en connais pas. Hélas…
L’affaire Coupat, que Thierry Lévy connaît bien, contrairement à ce que l’on pourrait penser au premier abord, n’est pas à lire comme étant un signe que notre époque, avec ses lois sécuritaires, sa lutte anti-terroriste, son renforcement policier, tend à ressembler de plus en plus à ce qu’était la France en 1900. Non, bien au contraire, car Coupat n’est pas Ravachol. Coupat est un petit anarchiste, comme il en existe des milliers, qui ne croit plus en l’avenir, qui ne croit plus en l’espoir. Est-ce lui qui a commandé ou commandité les dommages sur la voie ferrée pour lesquels il a été mis en détention provisoire ? On n’en sait rien, et on s’en fout. Car en 1900, le type qui aurait fait ça, non seulement aurait revendiqué haut et fort son acte, même quitte à y laisser sa tête, mais il aurait dit ses quatre vérités aux juges, aux policiers, aux médias, aux politiciens, tel Etiévant, qui après avoir écouté le président du tribunal lui dire : « Que la loi soit bonne ou mauvaise, je suis ici pour l’appliquer », lui répondait : « Et moi je suis là pour la violer ».
Oui, le livre de Thierry Lévy est inquiétant. Non pas parce qu’il nous rappelle que le régime autoritaire qui se met petit à petit en place n’est pas sans faire songer à ce qui se pratiquait plus d’un siècle plus tôt, mais surtout parce qu’il nous fait constater à quel point, en face, le champ de la contestation et de la rébellion est aujourd’hui désespérément vide, et à quel point il devait être beau ce temps où le rêve d’un monde plus juste était encore possible…

Stéphane Beau
Webzine Non de non, mai 2010
L’EMPREINTE DU PASSÉ
Jean Valogne, éditions du Petit Pavé, 2010

L’empreinte du passé de Jean Valogne est une magnifique fable psychologique, un très subtil conte sur le racisme ordinaire et sur les grandeurs et les petitesses de la nature humaine.
L’histoire ? Elle se situe quelque part dans le sud des États-Unis. Dans une maternité, une femme vient d’accoucher. Son fils est en parfaite santé mais le médecin et les sages-femmes masquent difficilement leur gêne. De retour au « Maïs d’or », la taverne tenue par Tom, son mari, brave type un peu bourru et profondément myope, la petite vie de famille commence à s’organiser. Tom est fou de joie et d’admiration pour son fils. Il ne remarque pas que, peu à peu, son bistrot perd sa fidèle clientèle et que, depuis quelques temps, le personnel noir pose sur sa femme un regard singulièrement différent. Pourquoi ? Parce que le petit garçon, bien qu’étant irréprochablement blanc possède quelques caractéristiques qui ne laissent aucun doute à toutes celles et tous ceux qui ont déjà pu observer de près un enfant noir. Pour eux le doute n’est pas permis : le fils de Tom est un métis
Pour les habitants de la ville, l’explication est évidente le bon vieux Tom porte une monumentale paire de cornes. Et pas n’importe quelles cornes sa femme a osé coucher avec un noir, ce qui, dans l’esprit buté de ces sudistes est mille fois plus grave qu’un simple adultère. Et pourtant, adultère il n’y a pas eu : madame est formelle sur ce point... Alors quoi ? Alors, je n’en dirai pas plus ici sur l’intrigue de ce superbe livre.
Une fois de plus, Jean Valogne (mystérieux écrivain qui aurait, paraît-il, publié plus d’une centaine de livres – les plus dubitatifs peuvent aller vérifier sur le catalogue de la BNF) nous propose une histoire sans fioritures ni chichis inutiles, essentiellement basée sur la psychologie des personnages. Les amateurs de sang, de rebondissements, de sexe et de violences resteront sur leur faim. Les héros de Valogne (c’était déjà le cas dans Destins croisés au bagne de Cayenne, roman également publié aux éditions du Petit Pavé) sont des êtres simples, normaux, confrontés à des sentiments complexes comment, lorsqu’on est une femme qui sait très bien qu’elle n’a jamais eu d’aventure extraconjugale, expliquer à son mari que son fils est à moitié noir ? Comment peut-on, quand on est un homme normal, vivant dans le sud des États-Unis, dans les années cinquante, mettre son orgueil dans sa poche et continuer à aimer une femme potentiellement adultère et un enfant indéniablement métis ? Comment supporter le regard désapprobateur ou moqueur des autres blancs et les regards complices et parfois grivois des noirs, trop heureux pour certains de voir leurs maîtres pris dans un tel pétrin ? Et c’est là tout le talent de Jean Valogne que de réussir à bâtir, sur ces intrigues minimes, des histoires généreuses peuplées de héros aux destins finalement exemplaires.

Stéphane Beau
Le Grognard n°14, Juin 2010
DICTIONNAIRE DU PAMPHLET
Frédéric Saenen, éditions Infolio, 2010

Après un recueil de nouvelles publié en mars dernier par la revue Le Grognard, Frédéric Saenen est de retour avec un Dictionnaire du Pamphlet (éditions Infolio, collection Illico).
L’ouvrage commence par une présentation de la littérature pamphlétaire, en France, sur une période allant, en gros, de la révolution de 1789 à nos jours. Le premier constat fait par Frédéric Saenen est qu’il n’est pas si simple de définir précisément ce qui caractérise le pamphlet, cette « croisade de papier menée contre », qui doit résulter de la parfaite alchimie entre un contexte politique ou social précis et une individualité capable de s’élever contre ce contexte, à ses risques et périls, et d’énoncer son point de vue avec force, style et conviction… D’où il ressort au passage que dessiner la figure du pamphlétaire n’est guère plus commode. Car même si Frédéric Saenen laisse humoristiquement planer l’idée qu’un jour, en « confrontant l’ADN d’une rognure d’ongle de Zo d’Axa avec un cheveu de Léo Taxil », on pourra peut-être identifier « le gène pamphlétaire », en attendant, il est impossible de tracer le portrait-type de ces déroutants auteurs capables de réaliser « le grand écart entre les Idées, la Vérité, la Justice, le Peuple, la Littérature et [le] Moi ».
La liste des auteurs et penseurs retenus par Frédéric Saenen dans son dictionnaire est par conséquent parfaitement subjective, comme il le reconnait lui-même. C’est ainsi que certains noms m’apparaissent occuper ici une place discutable. Je ne sais par exemple pas si quelqu’un comme David Bosc mérite déjà de se retrouver dans ce genre de compilation avec une notice plus longue que celles consacrées à Zo d’Axa ou à Barbey d’Aurevilly. De la même manière, j’aurais aimé retrouver les noms de Victor Serge, d’Albert Libertad, de Han Ryner… Peu importe, car l’objectif n’était pas d’être exhaustif, mais bien de pointer le doigt sur un mode de contestation qui a réussi, qu’on le veuille ou non, au fil des décennies, à se créer de véritables lettres de noblesse.
Ce qu’il m’importe par contre de signaler ici, c’est que bien qu’étant très instructif et agréable à consulter, ce Dictionnaire du Pamphlet nous pose quand même une grande question : comment se fait-il que, depuis le temps que des hommes et des femmes s’élèvent pour dénoncer la folie des puissants et les aberrations du système… le système soit toujours aussi aberrant et les puissants aussi fous ! Quand on voit que la plupart des pamphlets qui ont été écrits en 1900 sont toujours d’actualité, on est en droit de se demander si les pamphlétaires et autres empêcheurs de penser en rond servent réellement à quelque chose. Et partant de là, si la notion même de « critique » garde encore un sens. Quand on voit l’intelligence, la virulence et la perspicacité des individus qui se sont échinés à glisser des bâtons dans les roues d’un monde que rien ne perturbe, il y a de quoi désespérer.
Alors quoi ? Quelle solution ? Baisser les bras ? Ou continuer à crier notre révolte sur tous les tons, et par tous les moyens possibles (l’Internet ouvrant pour cela des possibilités que n’avaient pas nos prédécesseurs) ? Frédéric Saenen ne répond bien sûr pas à cette question : ce n’est pas son propos. Il n’empêche que son livre, sous son air bonhomme et académique, est sur ce point fichtrement dérangeant… et pour cela même, parfaitement bienvenu !

Stéphane Beau
Webzine Non de non, juin 2010
LE CREPUSCULE D'UNE IDOLE. L'AFFABULATION FREUDIENNE
Michel Onfray, Grasset, 2010

Tous ceux qui s’intéressent un peu au parcours de Michel Onfray savent très bien que notre médiatique philosophe normand est à sec d’idées neuves depuis déjà une bonne dizaine d’années (en étant gentil), et que cela fait bien longtemps qu’il ne survit intellectuellement qu’en délayant à l’extrême son fond de commerce hédoniste. Seulement, comme c’est un peu léger, il a été obligé d’en rajouter toujours un peu plus dans la provocation, la haine et les flingages tous azimuts, histoire de continuer à intéresser le lecteur. Mais voilà, cette fuite en avant ne pouvait pas être éternelle. Son dernier livre, Le Crépuscule d’une idole, l’affabulation freudienne nous en apporte, hélas, une cruelle preuve. Car avec ce dernier volume sur Freud, force est d’admettre que l’on est plus proche, aussi bien au niveau du contenu qu’en termes de marketing, de Voici que des Presses Universitaires Françaises…
Le plus amusant d’ailleurs, puisqu’on parle marketing, c’est de voir à quel point la couverture de ce dernier opus constitue un véritable acte manqué (hommage involontaire à Freud ?). Qu’y lit-on, en effet, écrit en gras : Michel Onfray, Le Crépuscule d’une idole. Si on fait abstraction du petit sous-titre qui suit (l’affabulation freudienne) on a presque l’impression que l’idole crépusculaire dont il va être question dans ce pavé de plus de 600 pages n’est autre qu’Onfray lui-même. Et au final, c’est exactement le sentiment qu’on a en lisant son livre…
Que dire de ce bouquin ? Dans un premier temps, j’ai été tenté d’y recenser toutes les approximations, les contresens, les absurdités… Peine perdue : il faudrait s’arrêter quasiment à chaque page. On y trouve un Michel Onfray tellement brouillon, tellement hargneux et empressé d’écraser son adversaire qu’il en oublie toute intelligence et toute logique. Je vais me contenter ici de signaler quelques uns de ses plus affligeants dérapages, à titre d’exemples : la liste complète pourrait s’étendre sur des dizaines de pages…
Ainsi, pour commencer, ce reproche fait à Freud d’avoir voulu trafiquer sa biographie pour ne retenir que ce qui l’arrangeait. Franchement : que nous vend Onfray, depuis plus de vingt ans, lui qui nous dévoile, au fil de ses ouvrages, tous les épisodes de sa vie légendaire : Saint Michel à l’usine, Saint Michel et les prêtres pédophiles, Saint Michel découvre Nietzsche, Saint Michel frôle la mort, Saint Michel mange des fraises (il commence même à les sucrer…) Saint Michel et le cancer de Marie-Claude, Saint Michel au découvre le pôle Nord avec papa… Je sais bien qu’Onfray, très stratégiquement, nous explique que ces réalités biographiques sont indispensables à la compréhension de sa pensée. C’est possible. En attendant, il a aussi trouvé là un merveilleux moyen de fixer sa biographie, en la dégraissant de ce qu’elle peut avoir de moins noble, et en coupant l’herbe sous le pied d’autres biographes, éventuellement moins indulgents… Ce qui n’est pas grave en soi, et même plutôt humain, somme toute. Mais il faut alors éviter de reprocher aux autres d’en faire autant…
De la même manière, comment ne pas sourire quand on voit Onfray reprocher à Freud son manque d’humilité et sa volonté de devenir LE penseur de son temps… Comment dit-on, déjà ? L’hôpital qui se moque de la charité ? Tiens donc ! Je me rappelle du temps où Onfray, quand il posait les bases de sa propre statue, fustigeait sévèrement l’humilité, ce sentiment chrétien… Idem quand il reproche à Freud de se concevoir comme un « conquistador », un « aventurier », deux figures de brutes aux mains rougies de sang… Et le « Condottiere » auquel Onfray s’assimile dans La Sculpture de soi, c’était quoi ? Un doux bambin jouant avec son hochet ? Aurait-il changé d’avis sur ces questions ? C’est étonnant car Onfray ne supporte pas les penseurs qui renient leurs pensées : c’est d’ailleurs une des critiques qu’il fait à Freud…
On voit bien que, quand il s’agit de cogner sur Freud, tous les arguments sont bons, les plus judicieux, comme les plus absurdes. Il est ainsi quand même particulièrement comique de découvrir qu’Onfray reproche à Freud de s’être appuyé sur des explications corporelles parfois discutables (« l’urine de l’arroseur ontologique ou le pet du concertiste », page 91) et de trop s'appesantir sur ses propres dysfonctionnements organiques : problèmes intestinaux, maux de tête, troubles sexuels…. Alors que c’est quand même une marque de fabrique d’Onfray lui-même que de se complaire dans de tels déballages ! Relisez Onfray, vous verrez : du bout du gland au tréfonds du myocarde, en passant par ses ulcères, le doigt de son père ou les seins de sa dulcinée, on sait tout du corps d’Onfray et de ceux de ses proches !
On pourrait ainsi s’amuser à relever tous les passages ou Onfray est pris en flagrant délit de mauvaise foi : comment il reproche à Freud de conclure, à partir de bases douteuses, que Nietzsche est un inverti alors qu’Onfray lui-même, sur des bases aussi faibles peut décréter sans rire que Saint Paul était un impuissant ; comment il s’indigne que l’on ose invoquer Hitler pour disqualifier ceux qui critiquent Freud, alors que quand il s’agissait de disqualifier ce même Saint Paul, il trouvait parfaitement légitime de rappeler qu’Hitler le lisait avec indulgence…
Dans ce livre, qui relève plus de l’exécution que de la biographie ou de l’analyse historique, on comprend très vite que, de toute manière, quoi qu’ait fait, pensé, dit, imaginé, écrit ou rêvé Freud, rien ne pourra être sauvé, et que tout sera définitivement retenu contre lui. Tout, même les éléments les plus contradictoires. Deux exemples.
Onfray, tout au long de son livre, n’a pas de mots assez durs pour fustiger la volonté de Freud de taire nombre des aléas de sa vie réelle, lisant en cela la preuve que le père de la psychanalyse est un falsificateur qui ne nous donne pas les vraies clés de sa pensée. Mais quand Freud, justement, s’engage sur cette voie, parle de lui, de ses doutes, de ses troubles physiques ou psychiques, Onfray, au lieu d’approuver, jubile au contraire en disant que l’on tient bien là la preuve que Freud était non seulement un piètre scientifique, mais aussi un grand malade, peu digne d’intérêt et de sympathie… De la même manière, Onfray n’a aucune indulgence en ce qui concerne la sévérité de Freud à l’égard de son pauvre père. Seulement, quand, après la mort de ce dernier, Freud apparaît un peu plus positif, Onfray, s’emporte : quoi ! Comment peut-on être aussi magnanime à l’égard de ce patriarche sans envergure, vieux coureur de jupon qui a usé trois femmes qui a ruiné son entreprise… Faudrait savoir…
Une fois le livre achevé on se dit que, si Freud se sortira sans trop de mal de ce traquenard, l’avenir d’Onfray est beaucoup plus incertain. Ce livre va sans aucun doute marquer un tournant dans sa carrière, éventuellement dans sa vie. Car après un tel désastre intellectuel, dont le retentissement est loin d’être terminé, seules deux options vont s’ouvrir à lui : soit poursuivre sa course en avant vers le scoop, le scandale, la haine et le radotage, soit donner un véritable coup de frein et se remettre sérieusement et profondément en question. Dans le premier cas (hélas le plus probable), il continuera certes à publier régulièrement des brûlots et des pamphlets dont la valeur philosophique sera de plus en plus réduite. Il trouvera toujours des lecteurs, car il y a un public pour cela, mais il sera définitivement mort pour la philosophie. Dans le second cas, son prochain livre méritera d’être lu avec attention… Mais hélas, je ne me fais guère d’illusions…

Stéphane Beau

Webzine Non de non, mai 2010
TU ÉCRIS TOUJOURS ? MANUEL DE SURVIE À L’USAGE DE L’AUTEUR ET DE SON ENTOURAGE
Christian Cottet-Emard, Éditions Le Pont du Change, 2010

Drôle de bestiole qu’un écrivain Je le savais déjà, mais grâce à Tu écris toujours ?, le dernier livre de Christian Cottet-Emard (publié par les récentes mais déjà prometteuses éditions du Pont du Change), cela se confirme. Car si quelques rares spécimens réussissent de temps en temps à sortir de l’ombre et à devenir des « auteurs à succès », la plupart des membres de cette curieuse secte s’avèrent être, aussi bien pour leur entourage que pour eux-mêmes, plus encombrants qu’autre chose. Imaginez : ils ne savent généralement rien faire d’autre qu’écrire. Pas forcément bien en plus, mais c’est un autre problème !
Car ces écrivains, voyez-vous, ne partagent aucune des passions qui font le charme de la « vraie vie » : le foot, la politique, la télé, les soldes, le bricolage... Ils fuient la foule comme la peste, ils n’ont aucune ambition, ils s’habillent mal, se lavent peu, boivent trop, et ils végètent au quotidien dans un univers parallèle qui s’acoquine mal avec le monde réel (qui, comme chacun le sait, n’accorde guère de crédit à l’immobilisme, à l’oisiveté et à l’improductivité caractérisée).
Prenant son courage à deux mains et sa plume comme il peut, avec ce qu’il lui reste de doigts disponibles, Christian Cottet-Emard s’attache donc, dans ce Manuel de survie à l’usage de l’auteur et de son entourage, à nous délivrer quelques conseils éclairés pour mieux comprendre ces grands handicapés de la vie que sont les écrivains. Et il le fait avec beaucoup d’humour et de malice, prenant volontairement à contre-pieds tous ceux qui veulent faire de ce travail de manieurs de stylos une activité supérieure, noble et forcément admirable. Ainsi, si je suis bien persuadé que Tu écris toujours ? amusera beaucoup celles et ceux qui côtoient quotidiennement des auteurs et qui savent à quel point leurs risibles postures et multiples tics sont désespérément prévisibles, je ne suis pas sûr qu’il en sera de même pour nombre d’écrivains qui ne se réjouiront guère de se reconnaître dans le portrait qui est fait d’eux. Tant pis pour leur vilain ego !
Tous les autres, en tout cas, se délecteront en lisant ce genre d’aphorisme :
« Quant à savoir si on est écrivain parce qu’on est inadapté ou inadapté parce qu’on est écrivain, cela revient à se poser la lassante question de l’œuf et de la poule », ou ce très judicieux conseil aux poètes en manque d’inspiration, que je ne peux pas m’empêcher de citer dans son intégralité : « Voici un petit truc utile si vous avez la flemme d’écrire où si la muse vous a posé un lapin : exhumez un de vos vieux poèmes, maquettez deux vers par page – c’est bien le diable si vous n’arrivez pas à une cinquantaine – et faites imprimer sur vélin en typographie un volume non massicoté. Les bibliophiles ne coupent pas leurs livres. Ils ne lisent pas, ils collectionnent Alors deux vers par pages, peu importe, du moment que c’est pur chiffon et tralala ! »
Des conseils aux écrivains qui déménagent aux conseils aux écrivains qui ont encore des amis non-écrivains et non-littéraires, en passant par les conseils aux écrivains qui ne savent rien faire d’autre, aux écrivains qui se font interviewer ou qui sont assignés à résidence, tous les cas de figure sont joyeusement analysés les uns après les autres. Et au final, une fois la dernière page tournée, les premiers mots qui nous viennent à la bouche sont :
‘Mince, c’est déjà fini ! »
Ce qui est plutôt bon signe, en général...

Stéphane Beau
Le Magazine des livres n°24, mai 2010
HHHH
Laurent Binet, Grasset, 2010

Rarement je suis sorti d’un livre à ce point embarrassé. Rarement j’ai lu avec tant d’intérêt un roman tout en pestant d’agacement toutes les deux pages. Enfin, quand je dis « roman »... Je sais bien que les frontières du genre sont très élastiques, mais il ne faut peut-être pas trop s’amuser non plus à les distendre... Parce que là, pour moi, on est plus dans le récit ou dans la fantaisie historique que dans le roman à proprement parler. Mais après tout, pourquoi pas ? Car j’ai bien compris que l’auteur voulait jouer avec son lecteur, lui faire croire qu’il écrivait un roman tout en prétendant ne pas vouloir en écrire un, mais en en écrivant un quand même, mais sans avoir recours au romanesque, enfin si, sauf quand non... Seulement, il en fait beaucoup trop dans ce jeu de cache-cache, et ce qui était plaisant et original au début finit, une fois passé le cap de la première centaine de pages, par devenir lassant, voire franchement irritant. 440 pages pour décrire l’attentat auquel succombera, à Prague, en 1942, Reinhard Heydrich, qui était à la fois le bras droit d’Himmler et un des dignitaires nazis des plus redoutés, c’est quand même beaucoup. D’autant que les trois quarts de ces pages ne tournent souvent qu’autour de minauderies et de digressions qui auraient pu être littéraires si elles n’avaient pas été aussi répétitives.
Le comble est atteint lorsque l’auteur en arrive à nous dépeindre les ultimes minutes avant le début de l’attaque organisée par les deux parachutistes (un Tchèque et un Slovaque) chargés de liquider Heydrich. On se croirait alors en plein téléfilm sur une chaîne commerciale. Laurent Binet fait interminablement durer le suspense à grand renfort d’artifices qui font presque songer à du Pierre Bellemare ou à du Julien Courbet. Tout juste si on ne s’attend pas, à un moment, à entendre un jingle nous invitant à ne pas zapper pendant la « pub »…
Là encore, je sens bien que la désinvolture dont fait preuve l’auteur est voulue et soigneusement travaillée. Mais une nouvelle fois, pas trop n’en faut Autant un peu de recul et de second degré peuvent être utiles pour faire ressortir, par contraste, la gravité d’une situation, autant trop de légèreté finit par nuire au tragique de l’histoire (ou de l’Histoire). Et là, Laurent Binet nous noie sous ses petits commentaires laconiques : « c’est vrai on n’est pas chez les soviets, quand même ! » ; « c’est moche, mais c’est comme ça » ; où, lorsqu’il se demande dans quel état d’esprit sont les deux parachutistes (qui ont pu s’enfuir) au lendemain de l’attentat : « je me demande si l’un d’eux est parvenu à dormir Ça m’étonnerait beaucoup. Moi en tout cas je dors très mal en ce moment »…
Ces faiblesses sont d’autant plus préjudiciables que la qualité même du sujet et le réel travail de recherche qu’a fourni l’auteur font qu’il est presque impossible pour le lecteur de lâcher le bouquin en route. D’où ce sentiment de tiraillement notifié au début de cette recension. Paradoxalement, j’ai trouvé Les Bienveillantes de Littell (qui se fait égratigner au passage et qualifier de « Houellebecq chez les nazis ») mille fois moins malsaines que ce HHhH qui, sous ses airs faussement bonhommes, s’amuse avec un des pans les plus atroces de l’histoire humaine. Le roman de Littell était foisonnant, brutal bestial, insoutenable par moment, certes, mais il était on ne peut plus en phase avec le thème qu’il traitait. On pouvait lui faire plein de reproches, pointer du doigt ses incohérences historiques, s’interroger sur l’équilibre psychique du type qui avait été capable de produire un tel monument d’horreur, mais on se prenait le paquet en pleine gueule. Et notre conscience devait se dépatouiller avec. Là, pas de soucis de
Conscience : nous voyageons en compagnie d’un enseignant tranquille qui interrompt son récit toutes les dix lignes pour nous narrer ses doutes, ses amourettes, ses hésitations d’auteur. Il nous parle aussi, bien sûr, des millions de juifs assassinés par les nazis, mais il y a tellement de bavardages tout autour de cela qu’on a presque l’impression que ce n’est pour lui qu’un « détail » (pour reprendre une formule tristement célèbre) de son roman, un truc de plus à caser entre ses interrogations existentielles sur la couleur de la voiture de Heydrich ou sur la mystérieuse beauté des Praguoises.
N’en déplaise à Laurent Binet, s’il faut choisir, alors mon choix est fait : je préfère encore lire « Houellebecq chez les nazis » que l’histoire du nazisme racontée par Francis Perrin...

Stéphane Beau
Le Magazine des livres n°24, mai 2010
DE SI BEAUX YEUX
Christine Cambra-Djoudi, L'Harmattan, 2009

Est-ce un hasard si le roman de Christine Cambra Djoudi, De si beaux yeux, dont l’action se situe dans les montagnes des Hautes-Pyrénées, possède lui aussi un « adret » et un « ubac », un versant sombre et un pendant ensoleillé ? Je ne sais pas, mais toujours est-il que son livre se découpe en deux parties dont la première est d’une noirceur terrible, alors que la seconde ramène un peu de douceur, de légèreté et d’espoir.
L’histoire se déroule au cœur des Pyrénées, dans des années qui ne sont pas clairement indiquées, mais qu’on peut estimer être entre 1870 et 1900. Une jeune fille est retrouvée inanimée dans les montagnes et l’on accuse un ours, surnommé le « Moussu », de l’avoir attaquée, violée et même engrossée… L’affaire n’est pas banale et, dans le cercle étroit du village où elle habite les cancans vont bon train. Un jeune homme pourtant sort des rangs et demande la malheureuse en mariage, régularisant ainsi, aux yeux de l’opinion publique, aussi bien la situation de cette curieuse fille mère que celle de l’enfant qu’elle porte en son sein. La seconde partie du livre retrace les quatorze premières années de vie de cet enfant.
Je ne souhaite pas ici dévoiler trop largement les nœuds de l’intrigue que Christine Cambra Djoudi a su nouer avec beaucoup d’intelligence : mieux vaut laisser aux lecteurs le plaisir de la découverte. Je préfère plutôt m’attarder sur la qualité d’écriture de l’auteur qui nous offre là un magnifique roman. Le projet, pourtant, était semé d’embûches : des grands paysages, de la passion, des amours contrariés, des jalousies, des haines ancestrales : il était très facile de forcer le trait, d’en rajouter dans le pathos, et de dériver vers une sorte de saga à la mode TF1. Mais au final, rien de cela, bien au contraire.
La langue de l’auteur est parfaite, à la fois limpide et juste, parfois brutale, parfois caressante, lyrique ou froidement descriptive, selon les besoins. Et les tableaux qu’elle déroule devant nous font bien souvent songer aux plus belles heures du romantisme allemand. Est-ce là d’ailleurs un effet des goûts de l’auteur, germaniste apparemment aguerrie, spécialiste de Hofmannsthal et de Johann Elias Schlegel ? Toujours est-il que j’ai été plus d’une fois obligé, au cours de ma lecture, de me répéter que l’action se situait bien à la frontière espagnole, et non pas dans les alpages bavarois ou suisses…
En tout cas, voilà un premier roman qui vaut le détour et qui aurait mérité de trouver un éditeur un peu mieux diffusé. Si vous aimez la montagne, le romantisme allemand et la belle écriture, n’hésitez pas : vous ne serez pas déçus !

Stéphane Beau

Blog Le Grognard, juin 2010
LES CAHIERS CADOU N°1
Collectif, sous la direction de Luc Vidal, Le Petit véhicule, 2009

Je le confesse, je suis loin d’être un spécialiste de l’œuvre de René Guy Cadou (1920-1951), mais j’ai pour lui une tendresse particulière car son ombre discrète m’a étrangement accompagné toute ma vie.
La première rencontre a eu lieu à l’école, bien entendu, avec ces vers désormais célèbres :
Odeur des pluies de mon enfance
Derniers soleils de la saison !
A sept ans comme il faisait bon,
Après d'ennuyeuses vacances,
Se retrouver dans sa maison !
Puis je l’ai recroisé, adolescent, au hasard des noms de rues, à La Bernerie – petit village balnéaire, proche de Pornic, ville native de sa femme Hélène – avant de le retrouver, jeune professionnel, à Sainte Reine de Bretagne :
Sainte-Reine de Bretagne
En Brière où je suis né
A se souvenir on gagne
Du bonheur pour des années !
J’occupais alors deux ou trois fois par mois un petit bureau au dessus de la mairie, ancienne école où avait officié son père. J’aimais à me dire que mon bureau, situé à l’étage, dans les anciens logements de fonction, avait peut-être accueilli son lit et ses jeux d’enfant, quelques décennies plus tôt.
René Guy Cadou a recoupé ma route encore quelques fois ensuite, à Louisfert, Clisson, puis à Châteaubriant où j’ai travaillé un long moment aussi, ville dont le nom est maintenant associé aux  otages qui y ont été fusillés et dont il a chanté le martyre :
Ils sont appuyés contre le ciel
Ils sont une trentaine appuyés contre le ciel
Avec toute la vie derrière eux...
C’est donc avec un réel plaisir que je me suis plongé dans le premier numéro des Cahiers René Guy Cadou que les éditions du Petit Véhicule ont fait paraître il y a quelques temps, sous la direction de Luc Vidal. Plaisir double, puisque, non seulement il m’a permis de retourner faire un petit voyage dans mon propre passé, mais aussi de découvrir un peu mieux la simplicité, la générosité et la grandeur de ce poète qui, malgré son refus des mondanités et du parisianisme, a su se tailler une belle place dans la mémoire de la poésie française.
Outre quelques textes de l’intéressé, ce premier cahier rassemble des poèmes de ses acolytes de l’époque (Luc Bérimont, Jean Rousselot…), de très beaux comptes rendus de rencontres avec Marcel Béalu, Jean Bouhier, et bien sûr Hélène Cadou, et des études fouillées et instructives sur la réception de l’œuvre de Cadou, sur ses liens avec Max Jacob et Pierre Reverdy, ou sur l’école de Rochefort…
Un bel hommage à un bien sympathique poète.

Stéphane Beau
Blog Le Grognard, juin 2010