LA SOCIETE DE VERRE, POUR UNE ETHIQUE DE LA FRAGILITE
Philippe Corcuff, Armand Colin, 2002

Philippe Corcuff est sans doute le penseur français contemporain qui pose actuellement sur la question individualiste le regard le plus pointu et le plus efficace.
Contrairement à tous ceux qui partent du principe qu’ils savent tout et passent ensuite le reste de leur vie à consolider leur système, Corcuff explique clairement, à plusieurs reprises, dans La Société de verre qu’il ne sait pas véritablement où il va. Les titres de ses chapitres sont d’ailleurs parlants : « questions ordinaires » ; « tâtonnements philosophiques et scientifiques » ; « vers une politique de la fragilité ».
Le projet n’est pas pour lui de démontrer mais de comprendre. Le livre a donc les défauts de ses qualités : les idées fourmillent mais ne sont pas toujours menées à leur terme. Ce n’est pas grave car on se dit que Philippe Corcuff a encore plein de livres à écrire et que les trous du canevas se rempliront petit à petit.
La première partie du livre essaye de mieux appréhender, au travers d’exemples principalement tirés du cinéma et de la chanson, comment le « je » parvient cahin-caha à se construire « sur les pentes savonneuses de la postmodernité » (p.51). Corcuff se montre très attentif à ne fermer la porte à aucune lecture de l’individualisme. Son souci de « distanciation compréhensive » l’incite à prendre en compte toutes les dimensions contradictoires de l’individualisme (fatigue de soi, narcissisme…) et à ne pas trancher entre les « approches critiques » et les « approches compréhensives ». (p.67)
La seconde partie est principalement consacrée à un décorticage de grandes notions telles que la Raison, le Progrès, l’Humanité, la Démocratie, la Responsabilité… Corcuff s’appuie ici sur les réflexions de divers penseurs tels que Wittgenstein, Machiavel ou Merleau-Ponty.
Dans la troisième partie, il pose des jalons pour ce qu’il appelle une « social-démocratie libertaire », forme d’engagement politique qui « nous invite à marier la question sociale, la démocratie et l’autonomie individuelle » (p.206). A partir des témoignages de René Char, de Rosa Luxembourg, du Sous-commandant Marcos, de Bourdieu, Lefort, Levinas, Giddens, Rawls, etc., Corcuff pose la question de l’engagement. Car, pose-t-il, toute réflexion sur l’individualisme n’implique-t-elle pas d’office une forme d’engagement « politique » ?
En conclusion, La Société de verre se révèle être un livre très riche, tellement riche qu’il donne parfois l’impression d’être quelque peu brouillon, désordonné. Mais nous sommes tellement habitués à voir des penseurs délayer jusqu’à l’absurde leurs rares et maigres idées que l’on ne va quand même pas se plaindre, pour une fois, d’un excès de foisonnement !
Stéphane Beau
Site Georges Palante, 2004

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